Les jeux EA sont présentés sur un présentoir de vente dans un grand magasin aux États-Unis, en Californie. Photo d'illustration Yonhap / AFP
Annoncée depuis l’année dernière, l’acquisition d’Electronic Arts (EA) pour 55 milliards de dollars par le trio composé du Fonds d’investissement public saoudien (PIF), de la société de capital-investissement de Jared Kushner, Affinity Partners, et du fonds américain Silver Lake, constitue la plus importante opération de ce type dans l’histoire du jeu vidéo et la plus importante acquisition jamais réalisée par le PIF.
Si les estimations tablaient sur une finalisation de l’opération fin juin, il faudra, sauf surprise, patienter un peu plus longtemps avant que le géant, qui revendique 700 millions de joueurs et a réalisé un chiffre d’affaires de plus de 7 milliards de dollars en 2025, ne passe sous le giron saoudien. Le PIF devrait à terme récupérer 93,4 % du capital, tandis que Silver Lake et Affinity Partners en détiendraient respectivement 5,5 % et 1,1 %, selon un document déposé en novembre auprès du régulateur antitrust brésilien, largement repris dans la presse. EA quittera également le Nasdaq, alors que son action évolue autour de 200 dollars, soit un peu moins que les 210 dollars par action approuvés par l’assemblée générale d’EA pour la vente.
Les trois sociétés sont restées très discrètes sur l’évolution du dossier, alors que l’Arabie saoudite a dû composer avec les turbulences liées à la guerre opposant le tandem États-Unis/Israël à l’Iran ces derniers mois. Les derniers développements officiels datent de ces derniers jours.
Il y a une semaine, le consortium a demandé à la Commission européenne, qui agit en tant qu’autorité de la concurrence de l’Union européenne, de donner son feu vert à l’opération. Cette dernière a fixé au 22 juillet la date limite pour rendre sa décision. Jeudi, les investisseurs ont ensuite sollicité une seconde autorisation de l’UE, cette fois au titre de la réglementation sur les subventions étrangères. Une réponse à cette requête est attendue au plus tard le 30 juillet.
À moins de deux scénarios très improbables — que les deux instances rendent leur décision avant mardi prochain ou que les investisseurs décident de passer outre ces autorisations —, l’acquisition ne sera très certainement pas finalisée avant la fin juin et pourrait même être reportée de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois.
Le précédent Microsoft
La première autorisation relève du règlement européen n° 139/2004 sur le contrôle des concentrations. Il permet à la Commission européenne d’examiner les fusions et acquisitions susceptibles de restreindre la concurrence en créant ou en renforçant une position dominante sur le marché européen. Son objectif est de s’assurer que l’opération ne nuit pas à la concurrence dans le marché intérieur. Toute concentration de dimension communautaire doit être notifiée à la Commission et ne peut être mise en œuvre avant autorisation.
Le règlement de 2004 définit une concentration de dimension communautaire notamment lorsque le chiffre d’affaires mondial total des entreprises concernées dépasse 5 milliards d’euros et lorsque plusieurs des entreprises concernées réalisent individuellement plus de 250 millions d’euros de chiffre d’affaires dans l’UE. À titre d’exemple, EA a généré l’équivalent de 6,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 selon son dernier bilan annuel.
Une fois son examen effectué, la Commission peut soit déclarer l’opération compatible avec le marché intérieur sans condition, soit la déclarer incompatible et en interdire la réalisation, soit l’autoriser sous réserve d’engagements (remèdes) proposés par les parties. À titre d’exemple, dans le secteur du numérique, Microsoft a dû accepter des engagements dans le cadre du rachat d’Activision Blizzard, notamment l’octroi de licences permettant aux consommateurs de l’Espace économique européen de jouer en streaming à certains jeux via n’importe quel service de cloud gaming.
Autre autorisations
La seconde autorisation relève du règlement européen 2022/2560 sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation, ou FSR), applicable depuis 2023. Il vise à vérifier si un investisseur a bénéficié, directement ou indirectement, d’un soutien financier d’un État tiers à l’UE — sous forme de transferts de fonds, d’avantages fiscaux, de garanties, d’allègements de dettes ou de conditions préférentielles d’achat ou de fourniture de biens et services.
Ces aides peuvent être octroyées par un État, une entité publique ou même une entité privée placée sous son influence, ce qui peut concerner le PIF. L’objectif est de déterminer si ces soutiens confèrent un avantage indu susceptible de fausser la concurrence lors de l’acquisition d’une entreprise opérant sur le marché européen. L’UE considère ainsi comme subvention étrangère toute forme de soutien public ou assimilé provenant d’un pays tiers, dès lors qu’il est sélectif et qu’il procure un avantage économique à une entreprise active dans le marché intérieur. La Commission européenne est compétente pour statuer et peut, dans ce cadre, approuver l’opération sans condition, l’autoriser sous conditions ou la refuser.
En dehors de l’UE, l’opération pourra être examinée par la Federal Trade Commission (FTC) ou le Department of Justice au titre du contrôle des concentrations, ainsi que par le CFIUS si des enjeux de sécurité nationale sont identifiés. En Arabie saoudite, l’autorisation de la General Authority for Competition est requise, éventuellement complétée par celle du ministère de l’Investissement pour les aspects liés à l’investissement étranger.
En acquérant EA avec l’aide du gendre de Donald Trump et de JPMorgan — une opération financée par plus de 35 milliards de dollars de capitaux propres et près de 20 milliards de dollars de dette apportés par la banque d’investissement américaine —, le PIF devient propriétaire dd'un portefeuille de franchise célèbres FIFA (football), The Sims, Madden NFL (football américain), Need for Speed ou encore Command & Conquer, aqui auront vocation à l'aider à mener à bien la stratégie saoudienne de diversification économique, Horizon 2030.
Cette acquisition n’est pas vue d’un très bon œil par tout le monde. En janvier, 46 élus démocrates de la Chambre des représentants, soutenus par le syndicat Communications Workers of America, ont écrit à la FTC afin d’exprimer leurs préoccupations concernant l’impact potentiel de l’opération. Toujours aux États-Unis, une pétition du collectif Players Alliance HQ, appelant le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent à bloquer l’opération, a réuni environ 75 000 signatures cette semaine. Plusieurs médias, dont Kotaku et Insider Gaming, évoquent également des vagues de licenciements en amont de la finalisation de l’acquisition, alimentant la polémique sur les réseaux sociaux. Enfin, le syndicat canadien Communications Workers of America Canada (CWA Canada) a alerté les autorités canadiennes, évoquant des risques pour la sécurité nationale et l’emploi.



