Dans les périodes de crise que traverse le Liban, il est naturel de se tourner vers les grandes figures qui ont marqué notre histoire nationale. Parmi elles, le Amid Raymond Eddé demeure l’une des personnalités les plus respectées de la vie politique libanaise contemporaine. Son parcours, sa vision et son engagement continuent d’offrir de précieux enseignements à tous ceux qui demeurent attachés à l’idée d’un Liban libre, souverain et fidèle à sa vocation démocratique.
J’ai eu le privilège de connaître personnellement le Amid Raymond Eddé depuis 1968, et de maintenir avec lui des relations suivies durant de nombreuses années. Mon engagement au sein du Bloc national libanais, en qualité de commissaire à l’intérieur puis de membre du comité exécutif, m’a permis d’apprécier de près sa stature exceptionnelle, son sens de l’État et sa fidélité absolue aux principes qui ont guidé toute son action publique.
Ce qui distinguait avant tout Raymond Eddé était sa remarquable cohérence. Dans un environnement politique souvent dominé par les compromis de circonstance, il demeurait fidèle à ses convictions avec une constance rare. Sa parole était libre, indépendante et sans ambiguïté lorsqu’il s’agissait de défendre l’intérêt supérieur du Liban. Il refusait de sacrifier les principes aux avantages du moment, convaincu que la crédibilité d’un responsable public repose d’abord sur sa fidélité à ses engagements.
Il considérait la politique comme une mission nationale et non comme un moyen d’accéder au pouvoir ou aux privilèges. Son intégrité personnelle, son honnêteté intellectuelle et son désintéressement lui valurent le respect de ses alliés comme de ses adversaires. Peu d’hommes publics auront laissé dans la mémoire collective l’image d’une probité aussi unanimement reconnue.
Au cœur de son combat se trouvait la défense de la souveraineté du Liban. Il croyait profondément que l’indépendance nationale constituait la condition essentielle de la stabilité, de la prospérité et de la dignité du pays. Pour lui, aucune considération politique ne pouvait justifier l’affaiblissement de l’État ou la remise en cause de son autorité légitime. Cette conviction guida l’ensemble de son action et explique la fermeté de ses positions tout au long de sa carrière.
Il possédait également une rare capacité d’anticipation, et percevait avec lucidité les dangers qui menaçaient les institutions et l’équilibre national. Il comprenait que la pérennité du Liban reposait sur la solidité de ses institutions, l’indépendance de la justice, le respect de la Constitution et la primauté du droit. Nombre de ses analyses et de ses mises en garde conservent aujourd’hui une étonnante actualité.
Son engagement en faveur de la souveraineté nationale et sa liberté de parole ne furent pas sans conséquences. À trois reprises, Raymond Eddé fut la cible de tentatives d’assassinat auxquelles il échappa miraculeusement. Ces attentats témoignaient du climat de violence politique qui prévalait alors et des risques encourus par ceux qui refusaient de céder aux pressions. Ces épreuves n’altérèrent jamais sa détermination. Face à l’intimidation, il choisit toujours le courage et demeura fidèle à sa conscience.
Les années difficiles qu’a connues notre pays le conduisirent à choisir l’exil plutôt que la compromission. Cette décision illustrait sa fidélité à ses convictions et son refus de renoncer à ses principes. Partageant à l’époque ses inquiétudes quant à l’avenir du Liban et fidèle aux valeurs défendues au sein du Bloc national, j’ai moi-même choisi l’exil volontaire. Cette expérience a renforcé ma conviction que Raymond Eddé appartenait à cette catégorie rare d’hommes qui préfèrent le sacrifice personnel à l’abandon de leurs idéaux.
Même éloigné de sa patrie, il n’a jamais cessé de défendre la cause du Liban. Depuis l’étranger, il continua à porter la voix de la souveraineté, de la liberté et de la légalité institutionnelle avec la même détermination. Son éloignement physique n’altéra jamais son attachement au pays ni sa confiance dans la capacité des Libanais à surmonter leurs épreuves.
Profondément attaché au pluralisme qui constitue l’une des richesses fondamentales du Liban, il considérait la diversité culturelle et religieuse comme un patrimoine à préserver dans le cadre d’un État juste et impartial. Son engagement en faveur des libertés publiques et du dialogue démocratique traduisait sa conviction que l’unité nationale ne pouvait être fondée que sur le respect mutuel, la citoyenneté et la primauté de la loi.
Aujourd’hui encore, alors que le Liban demeure confronté à des défis économiques, institutionnels sociaux et sécuritaires majeurs, sa pensée conserve toute sa pertinence. Son appel à renforcer l’État, à respecter les institutions, à préserver l’indépendance nationale et à placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers demeure un message d’une grande actualité.
Raymond Eddé appartient désormais à l’histoire du Liban, mais les valeurs qu’il a incarnées continuent d’éclairer notre présent. Son parcours rappelle que la noblesse de la vie publique réside dans le service de la nation, la fidélité aux principes et le courage de défendre ses convictions. À ce titre, il demeure une référence nationale dont l’exemple mérite d’être transmis aux générations futures.
Wadih EL-KHAZEN
Ancien ministre
Doyen du Conseil central maronite
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