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Siri Hustvedt : chronique de la disparition de l’être aimé

Siri Hustvedt : chronique de la disparition de l’être aimé

Ghost Stories de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Joly, Gallimard, 2026, 432 p.

Paul Auster est mort le 30 avril 2024 d’un cancer diagnostiqué en janvier 2023. Pour Siri Hustvedt, sa femme, son grand amour, sa compagne de vie et d’écriture durant quarante-trois ans, le temps se détraque jusqu’à devenir méconnaissable, le chagrin la jette à terre, elle est dévastée. Elle ne sait plus comment poursuivre. Mais Paul lui avait dit qu’il voulait revenir en fantôme après sa mort, pour s’assurer qu’elle allait bien, pour la voir reprendre le chemin de l’écriture et avancer sur ses chantiers en cours. Alors elle écrit, un mot succède à l’autre et paragraphe après paragraphe, elle espère que ses phrases la ramèneront à la vie. Et voilà que les fantômes envahissent sa page et donnent au livre qui s’écrit son titre singulier : histoires de revenants.

Ceux qui ont lu son très beau roman Un monde flamboyant savent le talent de Hustvedt pour construire des ouvrages hybrides qui ne ressemblent à rien de connu et qui mélangent les genres, les styles, et les temporalités. Elle procède ici de façon analogue et multiplie les registres : des mails collectifs écrits par elle à leurs amis proches pour les informer de l’évolution de l’état de Paul Auster  ; des lettres écrites par Paul à Miles, leur petit-fils de quelques mois, pour lui raconter des choses qu’il ne sera plus là pour lui transmettre quand Miles aura l’âge de les comprendre – des lettres qu’Auster envisageait de regrouper dans un livre, mais n’en eut pas le temps  ; des notes puisées dans les journaux de Siri sur l’hospitalisation de Paul, sa mort et son enterrement  ; des souvenirs marquants de leur relation  ; des épisodes autobiographiques et d’autres biographiques qui racontent des éléments clés de son parcours à elle et de la vie de Paul  ; des poèmes  ; parfois des retours sur certains personnages des romans de Paul ou sur des thématiques à propos desquelles ils ont beaucoup échangé et qui ont trouvé leur place dans ses écrits, etc.

Hustvedt compose avec finesse et élégance un récit d’une intimité rare, mais qui ne cède jamais, néanmoins, au spectaculaire, qui ne place jamais le lecteur en position de voyeur. Elle célèbre leur amour partagé et profond, la proximité intellectuelle, émotionnelle et physique qui a marqué cette relation à propos de laquelle elle affirme : « notre mariage était un dialogue », un dialogue de chaque jour qui pouvait les tenir éveillés jusqu’à des heures avancées de la nuit, et qui se poursuivait au téléphone les rares fois où ils étaient séparés. Ils étaient chacun le premier lecteur de l’autre, la confiance et le respect jamais n’ont fait défaut, et chacun a réécrit parfois trois ou quatre versions d’un texte, ne l’envoyant à un éditeur qu’après avoir reçu l’approbation de l’autre. « Nous vivions tous les deux dans les pages des livres », écrit-elle, citant Wittgenstein.

De nombreux passages sont consacrés à Sophie, leur fille, musicienne et chanteuse, et à sa petite famille, son époux Spencer dont Paul était très proche – ils firent ensemble deux livres, avec des photos de Spencer et des textes de Paul – et le petit Miles qui a inspiré à Paul son dernier projet inachevé. Mais aussi à la famille de Siri, ses parents, ses trois sœurs et leurs maris, qui firent tous partie du cercle rapproché.

Affronter l’absence, convoquer les souvenirs, les traces matérielles et les lectures partagées, accueillir les signes de l’au-delà par lesquels l’absent se signale, jusqu’à la fumée de ses cigares qui vient chatouiller le nez de l’épouse esseulée… Tout cela fait partie du travail de deuil, mais surtout de la célébration d’un amour et d’une vie à deux où, dira-t-elle à Paul à la toute fin, ils se sont tellement amusés ! « Oui, je pleure Paul, mais la plupart du temps, je pleure Siri et Paul. Je pleure le ET. Je pleure la manière qu’avait le ET de me faire sentir dans le monde. Ce ET en lequel lui et moi coïncidons. »

Ce livre, écrit Hustvedt, « est une nécessité, pas un choix ». Ces mots font écho à ceux d’Auster, cités un chapitre plus tôt, qui évoque une époque où il n’arrive pas à trouver d’éditeur pour Cité de verre. Il se résigne donc à l’idée d’écrire des livres qui ne seraient pas publiés et c’est une bonne chose, poursuit-il, « car alors vous savez pourquoi vous faites ça. Vous ne le faites pas pour l’argent, vous ne le faites pas pour la gloire, ni pour les lecteurs, vous ne le faites que parce que vous devez le faire ».

Hustvedt nous offre ici un magnifique livre d’amour et de deuil, un chemin à parcourir pour rester vivant et maintenir le lien avec l’être aimé parti trop tôt.


Ghost Stories de Siri Hustvedt, traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Joly, Gallimard, 2026, 432 p.Paul Auster est mort le 30 avril 2024 d’un cancer diagnostiqué en janvier 2023. Pour Siri Hustvedt, sa femme, son grand amour, sa compagne de vie et d’écriture durant quarante-trois ans, le temps se détraque jusqu’à devenir méconnaissable, le chagrin la jette à terre, elle est dévastée. Elle ne sait plus comment poursuivre. Mais Paul lui avait dit qu’il voulait revenir en fantôme après sa mort, pour s’assurer qu’elle allait bien, pour la voir reprendre le chemin de l’écriture et avancer sur ses chantiers en cours. Alors elle écrit, un mot succède à l’autre et paragraphe après paragraphe, elle espère que ses phrases la ramèneront à la vie. Et voilà que les fantômes envahissent sa page et...
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