Nul autre que moi-même de Monzer Masri, L’Harmattan, 2025, 84 p.
Ce n’est pas parce qu’un poète vit dans un pays régi par l’une des dictatures les plus féroces au monde que sa poésie est sommée de s’y opposer frontalement et avec brutalité.
C’est l’enseignement auquel on aboutit à la lecture de cette anthologie en français des poèmes de Monzer Masri, opposant de gauche au régime syrien dans les années soixante-dix, qui n’a pas quitté sa patrie.
Cris et fureur semblent, ici, avancer subtilement, comme sur la pointe des pieds !
« Lève-toi, ma jambe gauche
et soulagez-vous, mes reins
devant cette porte
Les étoiles sont blanches ce soir
et la vie des chiens
est cruelle »
La poésie de Masri réside dans le non-dit. Elle s’efface devant l’abjecte répression jusqu’à devenir invisible. Elle s’immisce entre les lignes, tel ce poème où l’on se sent étouffer, subrepticement, comme dans un monde carcéral, enfermé à ciel ouvert derrière des barreaux intangibles, d’où l’on devine un minuscule carré bleu de liberté…
« Une petite tarentule noire / descendait avec précaution / sur ses huit pattes / comme je m’y attendais / sur le rebord de la fenêtre / au-dessus de mon épaule »
Poèmes sélectionnés dans ses divers recueils, parus en 1973 ou en 1983, et traduits par sa sœur, la poétesse Maram, exilée en France depuis des décennies, et relus par le poète éditeur, Michel Cassir.
La poésie de Monzer Masri est un degré zéro. Son regard est à ras de « ces choses desquelles la poésie n’aime pas se mêler ». Pour ne rien en dire. Pour ne rien en faire. Ces cendriers. Transistors japonais. Mouchoirs en papier. Pour n’en tirer aucune signification. Pas même une existence comme les couleurs uniformes de Rothko…
Le poète qui compose des vers de poésie durant son service militaire ou à l’école militaire des transmissions, traverse la vie « sans trop regarder / sans boucler (son) sourire / sans sortir (sa) main / de la poche de son manteau ».
La vie insoutenable, sans la vivre.