L’Adieu à Kourouma de Serge Agnessan, La Case des Lucioles, 2025, 338 p.
Avec L’Adieu à Kourouma (mention spéciale du prix littéraire Jean-Marie Adiaffi 2026), Serge Agnessan livre une ode à la ville d’Abidjan, à ses habitants, à la complexité de son histoire. Son écriture, audacieuse et inventive, laisse entrevoir une voix qui se déploie dans un héritage littéraire assumé et une originalité affirmée.
On entre dans le récit par le personnage de Frantz, son corps épuisé dans le lit, sa peau ridée, ses plaies qui suintent. « Ma maladie a une origine coloniale et seulement la résistance à la nuit me guérira », dit-il.
Dans la solitude de son appartement d’Abobo, Frantz, que son épouse vient de quitter, revit des moments clés de sa vie. Il a été archiviste au palais de justice du Plateau et un événement a transformé sa vie il y a quelques années. Il avait alors reçu un appel lancé via Facebook : « Le temps est arrivé pour le pays de s’inventer un nouveau territoire et cette réinvention de soi passe par l’imagination d’une nouvelle carte. Il nous faut donner de nouveaux noms à nos villes et nos rues. Des noms qui nous ressemblent et proclament notre renaissance au reste du monde. Notre devise : recartographier ou périr ! »
Les personnes intéressées par cette étrange annonce étaient invitées à une réunion d’information. Frantz se rendit à l’adresse indiquée, dans la maison de Fanta K., qui exposa aux présents son objectif : soigner les maladies de la ville en commençant par renommer ses ruelles, avenues, quartiers ou places qui portent toujours des noms liés à la colonisation. C’est ainsi que Frantz devint psycho-géographe, guérisseur de ville.
Durant ses errances dans les rues de son quartier, Frantz passe régulièrement par un mur où les habitants grattent leurs idées, déposent dans quelques mots leurs traumatismes, exorcisent leurs fêlures. Le mur abidjanais des lamentations, comme il l’a baptisé, serait ainsi une incarnation de l’épiderme balafré de la ville. Dans les phrases sans ponctuation « qui ont noirci ce mur à l’aide de morceaux de charbon », Frantz perçoit « l’histoire du Pays… depuis la colonisation… cette tragédie qu’il faudra, un jour, renommer avec des mots justes… » Il interroge aussi la continuité entre « le fameux miracle ivoirien des années soixante-dix, la marche pour le multipartisme des années quatre-vingt-dix, la mort du prétendu père de la nation en 1993, le coup d’État de 1999 et la récente scission du pays en deux têtes qui ont du mal à penser pour et par elles-mêmes. »
L’histoire de la Côte d’Ivoire traverse ainsi ce mur abidjanais des lamentations et parcourt le récit d’Agnessan. Dans ce cadre, un événement est au cœur du roman : le massacre de l’Hôtel Ivoire. Ce carnage est survenu dans le contexte de ce que la société ivoirienne a retenu sous l’euphémisme de « crise », cette période de tensions politiques, de guerres et d’assassinats, qui a meurtri le pays au début des années 2000. À l’Hôtel Ivoire, une foule s’était retrouvée le 9 novembre 2004. Ce jour-là, des soldats français de la force Licorne ont tiré sur les manifestants non armés, faisant des dizaines de morts et des blessés. Parmi les personnes décédées, Luce, une des habitantes de l’immeuble. Frantz la croisait régulièrement dans les escaliers. Exposée dans la presse, l’image de son cadavre gisant sur le bitume en face de l’Hôtel Ivoire agit comme un déclencheur de la nécessité de raconter pour agir contre l’amnésie.
Cette histoire douloureuse à relater, le récit choisit de la saisir par la tragédie de divers personnages. Leurs histoires douloureuses et singulières, à la croisée des traumatismes collectifs, s’imbriquent et, de leur tissage, émerge l’architecture du récit.
Il y a Bouaké qui a perdu une main pour des causes politiques, Laurent l’albinos rejeté par son père, ou encore Birahima, enfant soldat aux jambes amputées. Tous ces personnages incarnent tour à tour et simultanément le pays claudiquant, rejeté, le pays à qui il manque des membres et qui cherche, dans l’action collective, une sorte de réparation.
Le roman d’Agnessan interroge ainsi la construction d’une mémoire nationale dans une collectivité relativement jeune comme la Côte d’Ivoire, État créé artificiellement par la colonisation en 1893, communauté amputée de sa mémoire, de ses langues, de sa liberté. Depuis l’indépendance officielle en 1960, le pays n’a pas réellement repris en main son récit national et son histoire récente, avec le néocolonialisme, se déplie dans la continuité de la domination culturelle.
Pour éclairer cette impasse, le roman suggère de nouveaux liens entre l’histoire et le langage, renommant les faits historiques comme pour remettre à l’endroit les discours formatés : la colonisation est rebaptisée tragédie, le mot indépendance est remplacé par éblouissement, terme dont la polysémie invite à comprendre à la fois l’émerveillement et l’aveuglément comme le suggérait le titre du célèbre roman d’Ahmadou Kourouma, Les Soleils des indépendances.
Les crises, comme le roman, deviennent alors le lieu où sont interrogés concepts et héritages, visions étriquées et versions décoloniales.
L’interrogation justement est au cœur de ce récit qui questionne la mémoire et l’oubli mais aussi le sens d’un pays. Comment le roman peut-il participer à construire la mémoire défaillante d’une ville, d’une collectivité, d’une nation ? Qu’est-ce qu’un pays au-delà du tissage de la géographie et de l’histoire ? Ce pays introuvable serait-il imprimé dans le corps des personnages ? Pourrait-on le deviner dans la mélancolie qui traverse leurs visages, dans la peau albinos de Laurent, dans le sang que crache Frantz, dans ses rêves et dans la nostalgie de ce qui n’existe pas, ce manque que nous recherchons désespérément ou encore, peut-être, dans le rythme de la chanson Bokali Zaza de François Lougah qui traverse une part du récit ?
Il y a, dans la musique du roman de Serge Agnessan, quelque chose de l’intranquillité du monde, inscrite dans la fougue de chaque phrase. L’Adieu à Kourouma peut se lire, en définitive, à la fois comme un hommage à Ahmadou Kourouma, écrivain qui a questionné les sociétés des indépendances, mais aussi comme une rupture générationnelle et un désir de réinventer la fiction.