Saint-Germain-des-Prés, variations d’Olivier Barrot, Gallimard, 2026, 120 p.
uel meilleur guide qu’Olivier Barrot, journaliste, écrivain, présentateur et producteur audiovisuel, pour nous embarquer dans une promenade à Saint-Germain-des-Prés, quartier du centre de Paris qui fit éclore après-guerre le mouvement de l’existentialisme autour de Jean-Paul Sartre. Et qui donna surtout naissance à plusieurs générations d’artistes défenseurs d’un esprit Saint-Germain. Mais quel est-il justement cet « esprit Saint-Germain-des-Prés » ? Comment le définir, l’appréhender ? Olivier Barrot, à la fois piéton attentif et mémorialiste sensible, sait de quoi il parle. Saint-Germain-des-Prés est son quartier. On pourrait même dire son jardin, sa terre natale, et par là-même sa mélancolie. Ayant à cœur de présenter son territoire d’élection sans le dénaturer, Olivier Barrot nous prend simplement par la main et nous invite à le suivre. Il convient pour lui, afin de sentir l’âme de Saint-Germain-des-Prés et d’éviter les clichés et redites autour des airs de jazz de Boris Vian ou du nez de Juliette Gréco d’observer, de voir et de ressentir avec justesse.
Le beau livre d’Olivier Barrot donne alors lieu à une déambulation fort libre au cœur des rues, venelles, ruelles, arrière-cours, squares du mythique quartier. Rappelant ici une anecdote, convoquant là un souvenir, traçant l’esquisse d’un portrait d’une personnalité célèbre ou d’une figure quelque peu oubliée, au fond peu importe, Saint-Germain-des-Prés est un agrégat de vies qui forme dans l’esprit de l’auteur le tout d’une grande famille bigarrée.
Ainsi au gré d’une balade comme dans un long plan séquence, les acteurs de la grande scène intellectuelle et artistique française viennent faire une apparition comme pour nous saluer. C’est la figure d’un Henri Calet ou d’un Raymond Queneau cultivant dans les bistrots le langage de la rue ; c’est toute une scène théâtrale qui s’agite autour du vieux Colombier avec Jacques Copeau ou de l’Odéon avec Jean-Louis Barrault ; ce sont rue Bernard Palissy, au numéro 7 bien sûr, les nouvelles voix du roman qui s’inventent avec Robbe-Grillet et Duras, tandis que du côté de la rue Sébastien-Bottin, Gallimard règne déjà en tant qu’institution sur le monde des lettres.
Saint-Germain-des-Prés tel qu’on le visite ici est un concentré de culture qui conserve aussi jalousement ses havres de paix et cultive ses jardins secrets. La place Furstenberg, toute inchangée avec son réverbère planté en son centre, comme un îlot provincial au milieu de la grande ville, en est un exemple. C’est là qu’ont vécu un Pierre Nora ou un Jean-François Deniau. Et que dire de la rue Férou, si bien cachée, qui relie l’église Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg. Là se trouvaient côte à côte des magasins de figurines religieuses et l’éditeur scolaire Belin, les éditions de l’Âge d’Homme dirigées par Vladimir Dimitrijević important le meilleur de la littérature slave et la rédaction des Temps modernes. Y vécurent aussi Massenet le musicien et le peintre Fantin-Latour, le chimiste Lavoisier et l’artiste Man Ray et « tant de romancières essentielles – Mme de La Fayette, Colette, Sagan – et d’écrivains de la même eau, Chateaubriand, Proust, Taine, Prévert, Renan. Rue Férou, artère capitale de Saint-Germain-des-Prés. »
Ce que dévoile Barrot, dans ce récit autobiographique mâtiné de réminiscences avec une agréable légèreté de plume, c’est le génie à vivre qui coulait dans les veines de ce quartier où le naturel et le talent étaient les meilleurs viatiques d’entrée. « J’ai pensé plutôt à une promenade documentée à la deuxième ou troisième personne, au gré des souvenirs, des amitiés durables et des rencontres fugaces, des incidents graves ou cocasses, une balade d’aujourd’hui dans le Paris d’hier avec ce qui demeure, ce qui a disparu puisque selon la chanson, ‘‘il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés’’ », confesse l’auteur.
Quelle joie de voir ressusciter, ne serait-ce que par le truchement d’une évocation, tout un monde. Et Marcello Mastroianni sortant de chez lui au 91, rue de Sèvres, Judith Magre courant de représentations en représentations et de succès en succès, Gérard Philipe disparaître sous un porche de la rue de Tournon, Bernard Pivot n’ayant qu’à descendre quelques étages pour venir déguster une assiette chez Lipp. Bien évidemment Modiano n’est pas loin. Esprit de Saint-Germain-des-Prés y es-tu ? Oui, tant que ta mémoire sera entretenue.