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Écrire depuis l’infini

Écrire depuis l’infini

Terre et Ciel de Jean-Luc Raharimanana, Payot & Rivages, 2026, 512 p.

Les légendes des temps les plus anciens, il est devenu courant que le commun les laisse se perdre dans les marécages de l’inculture et de la vulgarité, surtout depuis la prolifération des divertissements électroniques. Face à ce qui prend l’apparence d’une haine contre l’ancien et contre ce qui peut développer les qualités de l’esprit, en particulier la faculté de juger, la résistance prend des formes diverses, souvent des voies de traverse, moquant à dessein les lignes droites et les perspectives toutes tracées, qui ne permettent pas d’interroger l’invisible, ce qui demeure le hors du champ de l’évidence. C’est bien là le véritable dessein de la littérature. Depuis près de quarante ans, l’écrivain Jean-Luc Raharimanana, né à Madagascar, travaille les langues française et malgache, et accomplit des pratiques littéraires de décentrement. Ainsi, Nour 1947 (2001) ou Za (2008) traçaient déjà les figures impensées, comme l’esclavage, voire la relégation hors de l’humanité, tout en polissant sa langue, la dépouillant des évidences et assurant à son style un caractère singulièrement concret, souvent assimilé par la critique à la forme de l’identité malgache.

Ou plutôt des identités, car la société, à Madagascar, a été l’objet de plusieurs bouleversements et de nombreuses conquêtes, qui ont à la fois densifié et emmietté sa réalité, comme si elle était stratifiée. Dans Terre et Ciel, l’écrivain s’approche au plus près de l’émergence de ces identités multiples, en les reliant au monde des ancêtres et des lignées des origines. Un glossaire à cet égard est particulièrement utile. D’une certaine façon, Raharimanana continue une œuvre imposante, le recueil et la publication du patrimoine malgache, en partie réalisés par les missionnaires jésuites dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui constitue un corpus avec ses variantes et ses contradictions, celui de L’Histoire des rois d’Imérine d’après les manuscrits malgaches (1875). Héritier de la tradition orale, Raharimanana a réuni lui aussi un ensemble de mythes des origines, créant un ensemble qui renoue avec les légendes et qui emmène ses lecteurs frayer avec le sublime.

La lecture de Terre et Ciel est une expérience intérieure, analogue à ce que peut être celle de ces textes majeurs de l’humanité, comme Les Travaux et les Jours d’Hésiode, les épopées homériques, le Mahabharata, ou le Kalevala, les poèmes rassemblés naguère par Lönnrot. Il y en a tant d’autres, que les textes bibliques ont parfois obscurcis. Terre et Ciel est le récit grandiose d’une quête, des périls encourus et de ses attentes. C’est surtout un texte abreuvé par le dire poétique et lyrique. Il fait apparaître le réel, comme un monde de qualités, celles des arbres, dispensateurs de miel et de fruits, ou des papillons, dont le vol suit tel personnage féminin, Konantitra, et lui reconstitue sa peau, dépouillée par un personnage de cette quête, où il est raconté comment une reine primordiale combat la stérilité en avalant un criquet qui se métamorphose en embryon. Les arbres parlent, les pierres agissent, les dieux interviennent. L’identité n’est pas réductible à une forme, mais se manifeste comme une force.

C’est une expérience intérieure également par les aphorismes qui arrêtent la lecture et obligent à lever la tête : « Il faut entrer dans le cœur des arbres pour comprendre comment le mouvement s’affranchit des jugements, nulle impulsion n’est dérisoire ni ridicule. » Ces fragments s’apparentent aux paroles oraculaires qui sont comme la marque de fabrique de ces épopées et légendes qui nous viennent du fond des âges et qui portent en elles bien souvent la substance d’une parole et d’un imaginaire populaires.

Dans Terre et Ciel, le récit et sa cantilène sont portés par un personnage de cette histoire, Ranakombe. Ce gardien de la mémoire est aussi un vieil esclave qui raconte une quête initiatique, celle d’un héros à la recherche de la femme qu’il veut épouser et qui a été enlevée par une force de la nuit. Mais que le diseur soit un esclave maintient les récits dans le doute, la précarité, et les personnages dans le désarroi, comme le montre son association avec le papangue, cet oiseau symbole de la royauté auquel l’esclave transformé en rat est accroché quand il circule. Et cet esclave, humble image de l’écrivain, est amoureux en secret de Konantitra, gouvernante des femmes sacrées, qui pourtant subit une atteinte à son intégrité.

Par cette œuvre majeure, longtemps pensée et travaillée, Raharimanana prend place dans le cercle étroit des écrivains dont les textes portent en eux la sensibilité d’une nation et qui touchent par là à l’essence même de la littérature, à sa nécessité et à ses exigences, comme de nous rappeler sans cesse ce qui doit être lu, et relu sans réserve. Comme le rappelle Ranakombe, il est bien vrai que « l’histoire cesse d’être quand elle n’est pas ressassée ».


Terre et Ciel de Jean-Luc Raharimanana, Payot & Rivages, 2026, 512 p.Les légendes des temps les plus anciens, il est devenu courant que le commun les laisse se perdre dans les marécages de l’inculture et de la vulgarité, surtout depuis la prolifération des divertissements électroniques. Face à ce qui prend l’apparence d’une haine contre l’ancien et contre ce qui peut développer les qualités de l’esprit, en particulier la faculté de juger, la résistance prend des formes diverses, souvent des voies de traverse, moquant à dessein les lignes droites et les perspectives toutes tracées, qui ne permettent pas d’interroger l’invisible, ce qui demeure le hors du champ de l’évidence. C’est bien là le véritable dessein de la littérature. Depuis près de quarante ans, l’écrivain Jean-Luc Raharimanana,...
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