Cela aurait pu être une simple scène de guerre à l’israélienne. Une profanation parmi d’autres à laquelle l’armée qui se dit « la plus morale du monde » n’a pu résister. On sait les soldats israéliens spécialisés dans les comédies dégradantes, toujours amusés d’exhiber la lingerie des femmes et se gausser des humbles objets quotidiens dans les maisons abandonnées où ils s’invitent. Ils se filment et se prennent en photo comme des touristes hilares, ivres de la liberté de vandaliser les biens de cet autre qu’à coup de crosses virtuelles ils ont poussé où bon leur semble, traçant de nouvelles frontières, contrôlant de nouveaux passages.
On pourrait se dire qu’au fond, ces harcèlements, aussi nauséeux soient-ils, créent du lien. Entrer ainsi dans les maisons des absents, dans leur intimité, oblige à leur donner un visage. Il y a là des photos, des preuves de vie, des évidences qui confrontent le soldat à la réalité des existences bannies par ses soins et ceux de son gouvernement. Entre peuples en guerre, on a tendance à ignorer l’humanité de l’autre. On peut aussi penser à d’autres excuses, se dire que les tensions, la peur, le danger auxquels sont soumis les soldats au cœur des combats favorisent ce genre de décompensations, pour peu qu’on n’ait pas été éduqué au respect d’autrui ou appris à regarder quiconque comme son égal en humanité. Les enfants libanais de la guerre de 1975 étaient parfois enrôlés dans des entraînements informels où des pseudomilitaires leur faisaient scander, à la question « qu’êtes-vous ? » : « Sauvages, sauvages, sauvages ! »
C’est à ce prix, semble-t-il, cet oubli forcé de la civilisation, qu’on devient capable de protéger son territoire. Comment revenir, par la suite, à la civilisation qu’on a cru défendre, est une autre histoire.
Debel est un petit village des confins du Sud libanais, presque exclusivement chrétien. Les archéologues y auraient même repéré un site chrétien primitif, ce qui en ferait l’un des lieux de culte christique les plus anciens du monde. Marqueur territorial, ex-voto ou profession de foi, un crucifix en plâtre de grande taille s’y érigeait dans un jardin. Cela aurait pu être une profanation parmi d’autres. Un soldat israélien, de ceux qui ratissent entre ligne bleue et ligne jaune, n’a pu s’empêcher de lui donner un coup de marteau. Heureux de décapiter la statue, il s’est fait prendre en photo, croyant son acte héroïque. 1 à 0 ? But marqué ? Qu’a-t-on dans la tête quand on s’en prend, d’une part à une statue de plâtre, d’autre part à la religion d’autrui ? Le problème est que les adeptes de cette même religion, les évangéliques américains, sont les précieux soutiens de Donald Trump dans son aventure anti-iranienne en appui au gouvernement de Netanyahu. Si le belliqueux ministre des Affaires étrangères israélien, Gideon Saar, capable de déployer un lexique des plus fleuris quand il s’agit de dénigrer l’adversaire, s’est dépêché de présenter des excuses (à personne en particulier) et de vilipender le troufion, ce n’est pas au nom de la morale, ni de « l’armée la plus morale du monde ». C’est tout simplement parce que Israël dont l’image ne cesse de s’écorner ne peut se permettre un rejet de plus. Alors, Debel presque désert, Debel cerné, assiégé, avec ses derniers habitants chrétiens qui ont choisi de rester, ne sachant où aller, s’est vu – vision fellinienne – offrir au débotté et sans plus de cérémonie un crucifix de consolation. L’humble statue de plâtre décapitée, réceptacle de tant de prières et de dévotion, sainte des larmes d’une population épuisée de peur et de deuils, se voit remplacée par une chose qui se veut « la même en mieux » : Christ doré, icones en galettes sur les extrémités de la croix érigée en ce lieu pour personne. Les statues sont remplaçables. Les êtres vivants ne le sont pas.


Comment ont ils pu devenir de tels dégénéré s..
11 h 13, le 25 avril 2026