L’ancien Premier ministre français, Dominique de Villepin. Photo D.R.
Merci, chère amie, de m’avoir transmis ces deux vers de Khalil Hawi, grand poète libanais, qui, comme vous me le rappelez, se suicida au premier jour de l’invasion israélienne en 1982. Ils semblent porter aujourd’hui, à eux seuls, une part du destin du Liban, et peut-être du Levant tout entier :
« D’où vient que la maison se casse en deux à l’intérieur de nous
Et file la mer entre le neuf et l’ancien. »
Il y a dans ces vers bien plus qu’une plainte sur un pays meurtri. Il y a l’intuition tragique d’un monde qui, cessant de se déchirer seulement au-dehors, commence à se briser au-dedans. Il y a cette vérité plus grave encore du moment où la guerre ne détruit plus seulement des ponts, des routes, des ports, des quartiers, des foyers, mais entre dans l’intime même de l’être. Ce moment où la maison cesse d’être un abri pour devenir une fracture.
C’est peut-être par là qu’il faut entrer dans le drame du Liban : car celui-ci n’est pas seulement des villes qui tombent ou des souverainetés qui vacillent. Le drame c’est lorsqu’un peuple cesse de savoir comment faire tenir ensemble sa mémoire, sa dignité, sa peur, son avenir et le sens même de son histoire. Avant même de songer à reconstruire le lien entre les acteurs, entre les camps, entre les États, il faut donc sauver l’unité de l’être. Car c’est dans les êtres fendus que la guerre trouve ses recrues les plus fidèles. Le Liban porte cette tragédie dans une forme presque pure. Hawi l’avait vu. Etel Adnan l’a dit autrement, avec cette lumière méditerranéenne qui n’abolit jamais l’exil intérieur. Mahmoud Darwish, à travers l’épreuve palestinienne, en a lui aussi éprouvé la vérité profonde, lui qui a porté dans sa langue l’expérience d’une maison perdue et pourtant indéracinable.
À travers eux se dessine une même réalité : le Levant n’est pas seulement un espace. Il est une composition fragile. Un monde de seuils, de passages, de langues entremêlées, de mémoires qui se croisent et parfois se heurtent, mais qui, tant qu’elles demeurent capables de se répondre, font encore civilisation. C’est pourquoi la blessure libanaise excède de si loin le Liban lui-même. Ce qui fléchit à cet endroit, ce n’est pas seulement un État faible ou un territoire exposé. C’est une certaine idée de la coexistence humaine. C’est la possibilité qu’un pays, traversé par plusieurs héritages, plusieurs fidélités, plusieurs appartenances, puisse encore tenir ensemble sans renoncer à sa pluralité. C’est l’idée même qu’un monde divisé puisse encore se reconnaître un abri commun. Le Liban fut longtemps la maison de cette promesse.
Une question lancée au monde
Votre pays se divise aujourd’hui moins entre des camps qu’entre des visions inconciliables du salut. Pour les uns, le danger premier est l’occupation, l’expansionnisme, l’humiliation infligée de l’extérieur, et la résistance demeure, malgré ses ambiguïtés, le dernier nom de la dignité. Pour les autres, le danger premier est la confiscation de la souveraineté nationale par une force armée qui soustrait au pays et prend en otage la décision de la guerre et de la paix, l’inscrivant dans une logique qui n’est plus celle de son propre destin. Ainsi, les mêmes mots ne désignent plus le même monde. La résistance n’a plus la même signification. La souveraineté n’a plus le même contenu. La protection elle-même devient objet de discorde. Or une nation entre dans le péril extrême lorsque ses enfants ne partagent plus le nom du danger ni le nom du salut. C’est alors que la maison se casse en deux à l’intérieur de l’être.
Un peuple peut survivre longtemps à la pauvreté, à la ruine, à l’instabilité, parfois même à l’occupation. Il survit plus difficilement à l’impossibilité de nommer ensemble ce qui le menace et ce qui pourrait le sauver. C’est là que le Liban devient pour nous plus qu’un pays meurtri : il devient une question lancée au monde. Comment préserver l’unité intérieure d’une société lorsque le dehors l’agresse et que le dedans se déchire ? Comment empêcher que la pluralité ne se retourne en séparation définitive ? Comment sauver la maison lorsque les pierres tombent et que les mots eux-mêmes se divisent ? C’est ici qu’Israël apparaît non comme une simple puissance extérieure, mais comme l’autre face d’une même tragédie du Levant.
Il faut entendre les voix israéliennes, faute de quoi l’on ne comprendrait rien à l’ampleur du drame. Un peuple n’est jamais réductible à sa doctrine de sécurité. Yehuda Amichai a su donner à l’expérience israélienne une langue quotidienne, presque familière, où le sacré, la peur, l’attente, l’histoire et la guerre se déposent dans les gestes les plus simples de la vie. David Grossman a montré ce que devient une société lorsqu’elle vit trop longtemps dans la mémoire du péril, dans le deuil, dans l’alerte, dans la répétition de la menace. À travers eux se laisse percevoir une vérité essentielle : Israël n’est pas seulement un appareil de puissance ; il est aussi une conscience travaillée par la fatigue morale, par l’angoisse de la disparition, par la tentation de faire de la sécurité le principe unique de l’existence politique.
Destruction du fil de l’histoire
Et c’est peut-être le 7 octobre qui a, pour Israël, rouvert d’une manière plus nue encore cette expérience de la maison qui se brise au cœur de l’être. Ce jour-là, au-delà du massacre, c’est la confiance même dans l’abri, dans la frontière, dans la continuité du quotidien, qui a été atteinte.
Une société entière a vu entrer en elle cette rupture intime où le dehors cesse d’être contenu et devient blessure intérieure. En cela, malgré l’abîme des histoires et des responsabilités, il existe un terrible effet miroir entre le vers de Hawi et la conscience israélienne blessée : de part et d’autre, la maison n’est plus simplement attaquée, elle est touchée au plus profond d’elle-même.
Mais c’est précisément ici que se révèle aussi l’impasse. Car une blessure n’est pas encore une politique. Une peur n’est pas encore une justice. Une sécurité sans limite cesse d’être une politique. Elle devient une vision totale du monde. Elle ne se contente plus de protéger ; elle absorbe tout. Elle voit dans le droit un frein, dans la proportion une faiblesse, dans la médiation un délai suspect, dans le temps long une menace. Elle ne sait plus habiter l’histoire ; elle veut l’abréger par la force. La radicalité qui travaille une partie du pouvoir israélien se lit alors dans des gestes et dans des tentations dont la portée symbolique est immense : lorsque le sacré lui-même semble exposé à la logique de l’exception, lorsque les lieux saints cessent d’apparaître comme des seuils universels, lorsque la vengeance pénale commence à se faire passer pour une réponse politique, c’est quelque chose de plus profond que la guerre qui s’annonce. Ce sont les limites mêmes du droit, du sacré et de l’universel qui flanchent.
Et c’est parce qu’Israël a connu cette maison brisée au plus intime de lui-même qu’il lui appartient aujourd’hui d’ouvrir les yeux, non sur sa seule peur, mais sur l’autre ; non sur sa seule mémoire, mais sur la mémoire blessée qui lui fait face. Rien ne sera possible tant qu’il regardera le Liban, et plus largement le Levant, seulement comme un cercle d’hostilité. Lorsqu’une nation en vient à penser ainsi, elle s’expose à faire de sa propre sécurité une prison. Elle se condamne à vivre dans l’exception permanente, dans le réflexe anticipateur, dans le cycle infini où chaque guerre prépare la suivante au nom même de la paix qu’elle prétend servir.
Le drame du Liban et celui d’Israël se répondent donc en un sens tragique : chacun porte sa blessure, chacun se replie sur sa mémoire, chacun craint pour sa survie, et chacun risque de ne plus voir, dans l’autre, qu’un nom du danger. C’est là que le Levant menace de se défaire tout entier. Non pas seulement parce que les armes y parlent trop fort, mais parce que les consciences n’y trouvent plus l’espace d’une reconnaissance minimale. Ce qui est détruit, c’est le fil de l’histoire dans les consciences, le lien qu’un peuple entretient avec sa propre continuité, la capacité d’un homme à se sentir héritier d’autre chose que d’un siège, d’un bombardement, d’une blessure ou d’une vengeance.
Entre la force et l’abandon, un troisième chemin
C’est ce fil qu’il faut sauver. Sauver le fil de l’histoire. Sauver la polyphonie des voix. Sauver pour chaque peuple la possibilité de se raconter autrement que comme victime absolue ou comme vengeur légitime. On n’édifie jamais une paix solide sur des âmes brisées, pas plus qu’on n’invente de réconciliation durable sur des consciences humiliées, polarisées, enfermées dans la seule répétition du traumatisme.
Voilà pourquoi le devoir français est si grand. Il ne procède ni d’une nostalgie, ni d’une prétention, ni d’une quelconque mission tutélaire. Il procède d’une proximité plus profonde. Le Liban n’est pas pour la France un pays parmi d’autres. Il n’est pas un simple théâtre secondaire des affrontements du monde. Il est l’un de ces lieux où notre histoire méditerranéenne, notre histoire intellectuelle, notre langue, notre diplomatie, notre mémoire de l’Orient, rencontrent autre chose qu’un intérêt : une responsabilité.
La France porte encore dans la meilleure part de sa tradition diplomatique l’idée qu’il existe entre la force et l’abandon un troisième chemin : celui de la médiation ferme, du droit, de la souveraineté, de la durée, de la culture, de la patience historique. Son devoir n’est pas d’ajouter sa voix au fracas. Son devoir est de tenir ouverte une possibilité de civilisation. Cela signifie protéger les conditions mêmes de la vie humaine dans le Levant : les écoles, les universités, les hôpitaux, les lieux de culte, les livres, les journaux, les artistes, les professeurs, les médecins, les juges, les maires, tous ceux qui maintiennent encore une continuité de sens là où tout tend à la pulvérisation. Cela signifie parler à tous ceux à qui il faut parler sans rien céder sur les principes. Cela signifie réintroduire du temps là où la guerre veut imposer l’instant, de la complexité là où la haine réclame des simplifications absolues, de la réversibilité là où la violence veut produire de l’irréparable.
Cela signifie aussi parler à Israël avec la franchise de l’amitié lucide. Lui rappeler que l’épreuve incomparable de la maison brisée ne lui donne pas le droit d’ignorer la maison intérieure des autres. Lui rappeler que le Levant n’est pas un glacis de menaces, mais un monde de peuples blessés. Lui rappeler que la sécurité n’a de sens que si elle prépare autre chose qu’une guerre infinie. Et cela signifie, pour le Liban, aider à sauver ce qui peut encore tenir : la souveraineté, les institutions, la pluralité, la possibilité d’une parole commune, la chance qu’un pays si longtemps voué à l’équilibre impossible ne soit pas condamné à choisir entre la capture et l’effondrement. Mais cela signifie, plus profondément encore, travailler à ne pas perdre l’unité de l’être. À ne pas se laisser enfermer dans une identité de siège. À ne pas laisser la blessure devenir l’unique langage de l’histoire. À ne pas laisser le fil des siècles être rompu par la brutalité de l’heure.
Un âge de fracture
Cette tâche nous concerne, nous Français, nous Européens, au plus intime. Car la tragédie qui se joue au Levant peut préfigurer une tragédie qui nous menace à nouveau. Non pas dans la répétition mécanique des formes anciennes, mais dans ce qu’elle révèle de plus profond : la vulnérabilité des sociétés qui cessent de croire en leurs médiations, l’érosion des liens intérieurs, la fatigue démocratique, la polarisation des mémoires, l’impatience croissante à l’égard du droit, la fascination pour la force nue.
Si nous acceptons qu’au Levant la puissance puisse se substituer à la politique, que la destruction puisse être tenue pour une méthode, que les peuples puissent être durablement privés de leur propre récit sans que le monde en tire la moindre leçon, alors nous préparons pour nous-mêmes un âge de fracture. La maison du Liban n’est pas étrangère à la nôtre. Ce qui s’y casse peut annoncer ce qui, demain, pourrait se casser en Europe : la confiance minimale dans un monde commun, la capacité de faire tenir ensemble la mémoire et l’avenir, le droit et la sécurité, la nation et l’universel. Et lorsque cette maison-là se fissure, lorsqu’un continent cesse de croire qu’il peut encore habiter l’histoire autrement que dans la peur, alors les tragédies reviennent. Toujours autrement. Mais toujours avec le même fond : des êtres divisés, des peuples qui ne savent plus se parler, des États qui ne savent plus se contenir, des sociétés qui ne reconnaissent plus dans la pluralité une chance mais une menace.
C’est pourquoi il faut revenir à Khalil Hawi pour réaffirmer une exigence. Sauver l’unité de l’être. Sauver la maison intérieure. Sauver le fil de l’histoire. Alors seulement le lien pourra être réinventé. Alors seulement la médiation retrouvera sa force. Alors seulement la France pourra être fidèle à ce qu’elle doit au Liban, au Levant et à elle-même : non pas ajouter sa voix au tonnerre, mais tenir, obstinément, ce pont fragile entre les deux moitiés d’une maison qui menace de se défaire. Je pense à vous, dans cette tragédie sanglante là-bas quand elle est encore silencieuse ici…
Dominique DE VILLEPIN, ancien Premier ministre français
Paris, le 31 mars
Lettre publiée avec l’autorisation de l’auteur et de la destinataire


Il existe une seule et unique solution pour arriver ne serait qu’à une trêve : c’est que les musulmans, les juifs et les chrétiens puissent avoir les mêmes droits en Palestine occupée. A ce moment là on pourra parler de la possibilité d’un accord.
19 h 12, le 07 avril 2026