Sur la scène du Colisée à Hamra, les interprètes de « Rajeiin » se dispersent et s’agitent, comme en quête de réponses — ou d’un espace où déposer leurs émotions à vif. Photo Association Tiro
À l’entrée du Théâtre national libanais de Beyrouth – le Cinéma Le Colisée – les visiteurs vont et viennent, leurs mains glissant sur les poignées rouges du portail, polies à force d’usage. En ce vendredi 27 mars, la pièce Rajeiin (Nous reviendrons) y est présentée. Organisée par le fondateur et directeur du lieu, Kassem Istanbouli, et interprétée par de jeunes déplacés, elle s’inscrit dans une initiative plus large menée avec la Tiro Arts Association pour relancer la vie culturelle au Liban et offrir une tribune aux communautés marginalisées.
Nourrie des expériences personnelles des participants – entre guerre et exil –, la création explore la perte, le retour et la résilience, à travers une écriture mêlant performance physique et visuelle, comme l’a expliqué Kassem Istanbouli à L’Orient-Le Jour. À l’intérieur, le rez-de-chaussée – désormais aménagé en espace d’accueil polyvalent – bourdonne de conversations. Des familles, installées sur des canapés, échangent, leurs voix se mêlant au flux continu qui traverse le bâtiment. Le théâtre sert de refuge à des déplacés, accueillant des familles venues du Liban-Sud et de la banlieue sud de Beyrouth ou encore de la Békaa, fuyant les bombardements de l’armée israélienne. On y circule d’un étage à l’autre comme chez soi, de la scène en sous-sol aux niveaux supérieurs, avec une aisance familière. Le lieu prend ainsi des airs d’hybride – à la fois théâtre et maison – comme si l’art, ici, abritait la vie et la tenait à distance de la violence du réel.

Quelques minutes plus tard, Kassem Istanbouli monte sur scène pour présenter l’événement : « Ce spectacle s’intitule Rajeiin (Nous reviendrons), parce que lorsque l’on demande à chacun ce qu’il pense de la guerre, la réponse est toujours la même : nous reviendrons. Nous continuerons de croire en ce retour, avec dignité et la tête haute, comme dans toutes les guerres qui ont précédé. » Il précise que les dix-sept jeunes, venus d’horizons divers et actuellement hébergés dans différentes écoles, ont pour certains trouvé refuge au sein même du théâtre, qui les avait déjà accueillis en 2024 et continue aujourd’hui de les accompagner.
Il souligne ensuite que cette création constitue, à leurs yeux, un véritable défi : démontrer que le théâtre demeure un espace ouvert à tous, capable d’accueillir et de protéger. Une manière, selon lui, d’incarner une forme de résistance culturelle, avant que les applaudissements ne marquent le début de la représentation.
Raconter par le mouvement
Le spectacle s’ouvre sur une musique mélancolique, portée par le piano et la kamanja. Dans cette première séquence, les corps prennent le relais des mots : gestes esquissés, mouvements fragmentés, comme une tentative d’improviser le réel. Peu à peu, les interprètes se dispersent, s’agitent, fouillent l’espace, à la recherche d’un point d’ancrage, d’une réponse, peut-être, ou d’un lieu où déposer l’excès d’émotion. Ils s’allongent au sol, bras tendus vers le haut, puis se resserrent dans un coin, mains levées, comme happées par un appel venu d’ailleurs, du ciel. Soudain, la musique se brise. Un rire éclate, strident, presque irréel. Les corps se regroupent, puis imposent le silence avec une brutalité saisissante, scandant à l’unisson : « Wala nafas ! », « Pas un souffle ! ».

Des monologues douloureux
Un projecteur unique éclaire la scène. Les jeunes, tour à tour, livrent des monologues poignants tirés de leurs expériences personnelles de la guerre. L’une d’elles rejoue une scène avec son père : le café, une cuillère en moins, et cette leçon sur l’attention aux détails, vitale pour celle qui veut devenir secouriste. Elle dit l’avoir écouté, être devenue ambulancière, être intervenue sous les frappes – jusqu’au jour où l’ambulance s’arrête devant sa propre maison. « Je suis venue sauver des vies. Et c’est mon père que je dois sauver. » Puis elle entonne Rajeiin ya hawa rajeiin (nous reviendrons, oh vent, nous reviendrons), comme un chant adressé à l’absent.
Quelques minutes plus tard, « Happy Birthday » éclate en chœur. Une jeune fille, portant une marmite en guise de gâteau, s’effondre. « Maman ! Non ! » Puis, face au public : « Voilà ma fête des mères. » Elle poursuit : sa mère lui répétait d’éteindre la lumière le soir. « Aujourd’hui, ils ont éteint celle de ses yeux. Mais je le jure… nous reviendrons. »
Après la scène
À la fin de la pièce, les applaudissements retentissent dans toute la salle. Les interprètes se rassemblent à l’avant de la scène, main dans la main, et se présentent, indiquant chacun leur région d’origine – pour la plupart le Liban-Sud, la banlieue sud de Beyrouth ou la Békaa. « Nous avons tous écrit nos propres textes, à partir de nos histoires personnelles. J’ai même composé les morceaux musicaux », explique Fahim, déplacé de la banlieue sud, à L’Orient-Le Jour après la représentation. Il confie sa profonde gratitude pour ce projet, qui leur a offert un espace pour travailler, se préparer et se projeter malgré l’incertitude. Il dit aussi porter l’espoir d’un retour, de la fin des conflits et, surtout, de l’avènement d’une justice qu’il juge essentielle.

Un autre participant rappelle que la première représentation coïncidait à la fois avec la Journée mondiale du théâtre et avec le premier mois écoulé depuis la reprise des hostilités, le 27 février 2026, expliquant que les organisateurs ont choisi d’ancrer la pièce dans la guerre et dans leur expérience du déplacement à cette occasion.
Un théâtre vivant, « bala wala shi »
Après la représentation, le public retrouve l’espace commun. Les conversations reprennent, plus nombreuses, plus animées qu’ailleurs dans Hamra. Beaucoup semblent désormais familiers les uns des autres. Aux murs, des images encadrées – extraits de films, moments culturels – parmi lesquelles plusieurs de Ziad Rahbani, habitué des lieux, où il se produisait régulièrement. Le théâtre porte encore aujourd’hui la trace de son passage. Près de la scène, du linge sèche sur un étendoir, à côté d’une valise. Une pancarte affiche « Bala wala shi » (Sans rien), l'une de ses chansons. En dessous, un portrait de Ziad Rahbani tiré de la revue al-Adaab.
Dans un coin, un homme observe les murs. Il murmure, à voix basse :
« Allah yerhamo. » (Que Dieu bénisse son âme).
Représentations le samedi 4 et dimanche 5 avril, à 19h, au théâtre Le Colisée, Hamra.


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