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À Beyrouth, la guerre comme une mauvaise saison


Dans ce lieu de convalescence, à Beyrouth, les fenêtres donnent sur un immeuble des années 1960, volets rouge passé, crépi dont on devine le jaune initial, délavé-barbouillé par des successions de pluies et de canicules, jamais ravalé par manque de moyens, sauf sur un pan de façade crevé par une roquette. Qui dit encore « roquette » ? L’arme, pour létale et terrifiante qu’elle fut, est désormais remisée au hangar des arsenaux archaïques, massues, catapultes et autres boulets de canon. Répondant au doux nom d’Energa, elle a fait son temps dans les combats de rue de la guerre civile et ne sert plus que dans les conflits des pays pauvres, gangs et milices déguenillées rackettant des villes qui n’ont plus grand-chose à donner. Un demi-siècle a passé sans que les guerres, au Liban, ne prennent le moindre répit. Elles n’ont fait que changer de forme, comme les saisons. Et comme les maladies saisonnières, elles ont muté, présentant de nouveaux variants toujours plus agressifs, plus intelligents. On est loin de la furie du passé, des tacatac obsédants des mitraillettes et des boum-boum cocaïnés qui vous envoyaient trainer vos matelas dans les couloirs ou dans ces toutes coquettes toilettes « invités » à travers lesquelles le promoteur faisait miroiter au chaland un lieu de vie de plain-pied dans le tourbillon social de la capitale. Être invité et puis « rendre » l’invitation et recommencer, un sport qui s’était réduit en ce temps-là à des regroupements de voisins dans l’appartement le moins exposé, chacun apportant son écot pour nourrir ou divertir la compagnie. Malgré les coupures de courant qui l’avaient décongelée-recongelée, il arrivait qu’on ressorte à Pâques la dinde de Noël prévue de trop et qu’on en fasse bombance comme si c’était le dernier repas.

Dans cet hospice provisoire, les pensionnaires prennent le soleil devant la hideuse façade rafistolée. Réveillés à 3h du matin, ils sont épuisés d’insomnie. Trois explosions caverneuses ont secoué la ville au cœur de la nuit. Trois. Ce compte-gouttes. Économie, précision, efficacité. Les nouveaux armements dont disposent les Israéliens ne laissent rien à panser, rien à ravaler. Un seul boum et tout s’effondre. Ni couloirs, ni toilettes à serviettes brodées, mignonettes et pampilles ne vous protègent quand mugissent les projectiles de Tsahal, qu’ils viennent du ciel ou de la mer. Vous avez beau avoir l’habitude, le bruit est différent de tout ce que vous avez connu. Il vous parcourt le corps, vous hérisse de l’échine à la nuque, vous déboîte les vertèbres une à une avec la malveillance d’un spectre. On vous a toujours dit qu’entendre ce bruit est le signe que vous êtes vivant. Mais à cet instant-même vous êtes mort. Vos jambes voudraient vous emporter, votre cerveau vous fige. Vous songez à cette dinde, ce grand soir des abris. Décongelée-recongelée comme elle, votre vie de Libanais est une succession d’images arrêtées.

Un tout jeune aide-soignant caresse un front, arrange une chevelure, tient deux mains lasses avec une tendresse filiale. Son service est bientôt terminé. Il va à l’école, annonce-t-il à ses collègues. Mais non, pas pour les cours, il a déjà passé son bac. L’école, c’est sa maison depuis que sa maison a été détruite. Des locataires récents, inconnus du voisinage, avaient été ciblés deux semaines plus tôt et tout était parti. Infirmiers de nuit dans un grand hôpital, le père et le frère du jeune homme ont survécu par miracle, et c’est la gorge encore pleine de cendre, la voix encore voilée qu’il dispense avec amour ces soins que d’autres disent ingrats. Les yeux qui se lèvent vers lui du fond d’un fauteuil roulant sont noyés de larmes. Ils n’ont jamais vu le bout du tunnel. Ils sont fatigués d’espérer. Ils auraient voulu, au moins pour lui.

Dans ce lieu de convalescence, à Beyrouth, les fenêtres donnent sur un immeuble des années 1960, volets rouge passé, crépi dont on devine le jaune initial, délavé-barbouillé par des successions de pluies et de canicules, jamais ravalé par manque de moyens, sauf sur un pan de façade crevé par une roquette. Qui dit encore « roquette » ? L’arme, pour létale et terrifiante qu’elle fut, est désormais remisée au hangar des arsenaux archaïques, massues, catapultes et autres boulets de canon. Répondant au doux nom d’Energa, elle a fait son temps dans les combats de rue de la guerre civile et ne sert plus que dans les conflits des pays pauvres, gangs et milices déguenillées rackettant des villes qui n’ont plus grand-chose à donner. Un demi-siècle a passé sans que les guerres, au Liban, ne prennent le moindre répit....
commentaires (5)

Très élégamment écrit Mme Bou Dib. J’ai vécu les scènes que vous décrivez comme si c’était hier. Nos pensées de l’étranger sont avec tous et toutes en ces moments des plus incertains…

Nassif Walid

15 h 33, le 02 avril 2026

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Commentaires (5)

  • Très élégamment écrit Mme Bou Dib. J’ai vécu les scènes que vous décrivez comme si c’était hier. Nos pensées de l’étranger sont avec tous et toutes en ces moments des plus incertains…

    Nassif Walid

    15 h 33, le 02 avril 2026

  • Très élégamment écrit Mme Bou Dib. J’ai vécu les scènes que vous décrivez comme si c’était hier. Nos pensées de l’étranger sont avec tous et toutes en ces moments des plus incertains…

    Nassif Walid

    15 h 33, le 02 avril 2026

  • Très élégamment écrit Mme Bou Dib. J’ai vécu les moments que vous décrivez comme si c’était hier Nos pensées de l’étranger sont avec tous en ces moments des plus incertains…

    Nassif Walid

    15 h 29, le 02 avril 2026

  • Beaucoup d’émotion à lecture de ton texte chère Fifi. Les Libanais, plus que n’importe quel autre peuple de la planète, et par la force des choses, a accompagné dans sa chair l’évolution technologique et les performances des armes de la mort et de la destruction. Voilà plus de 4 décennies à travers les 4 saisons.

    Mona Makki

    10 h 28, le 02 avril 2026

  • Pas de mots...

    Avette

    07 h 49, le 02 avril 2026

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