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Bibliophilie et généalogie

Le dernier ouvrage de Vanessa de Senarclens conte autant l’histoire d’une bibliothèque que celle de ses propriétaires, des aristocrates de Poméranie, ou des tourments de l’Europe centrale au XXe siècle.

Bibliophilie et généalogie

La Bibliothèque retrouvée. Une enquête de Vanessa de Senarclens, Zoé, 2025, 253 p.

Historienne suisse de la littérature et de la culture, et notamment des rapports entre l’Allemagne et la France durant le XVIIIe siècle, Vanessa de Senarclens a publié chez Zoé un ouvrage qui semble proche de ses spécialités savantes mais qui est en réalité la passionnante histoire, presque romanesque, de la disparition d’une bibliothèque ancienne dans les tourmentes du XXe siècle.

La Bibliothèque retrouvée raconte l’intérêt pugnace de l’autrice pour la bibliothèque des ancêtres de son mari dont l’aristocratique famille possédait un château dans la ville de Plathe, en Poméranie, aujourd’hui province polonaise. Alliée à l’un des descendants de ces von Bismarck-Osten, Vanessa de Senarclens raconte que, depuis son mariage, elle a toujours vécu dans la proximité des quelques restes de cette bibliothèque et surtout d’un grand catalogue à tiroirs, conservant l’ensemble des fiches de cette immense collection en grande partie disparue. C’est à partir de cet élément poétique, singulier et passablement borgésien que Vanessa de Senarclens entame le récit de la genèse de sa passion pour cet héritage perdu, puis de sa lente enquête pour en retrouver les traces. Cette enquête commence par la visite aux reliquats des livres du château de Plathe évacués en même temps que les habitants au moment de l’arrivée de l’armée russe en 1945 et déposés en 1992 par le beau-père de la narratrice dans le centre d’archives d’une ville de l’est allemand. Elle se poursuit par le scannage du catalogue et par sa mise en ligne dans une tentative de collecter des informations sur des ouvrages éventuellement vendus à travers l’Europe durant les décennies passées. Progressivement, au gré d’échanges avec des historiens, des documentalistes et des conservateurs de musées d’Europe de l’Est, de voyages et de rencontres, se reconstitue l’histoire de la bibliothèque depuis l’évacuation du château et son abandon, du transfert des livres comme butin de guerre et leur dispersion en Union soviétique et en Allemagne de l’Est.

Tout cela se lit avec beaucoup de jubilation, et comme une enquête mi-policière, mi-historique, dans laquelle se mêlent la résistance d’une famille rétive à se replonger dans un passé douloureux et perdu, la description des arcanes compliquées des relations de la Pologne à ses anciens territoires allemands et à leur patrimoine ou encore tous les hasards et toutes les rencontres inattendues qui peuvent émailler ce genre de longue recherche.

Ce qui fait de la lecture de ce livre un moment savoureux, c’est aussi la reconstitution de l’histoire même de la bibliothèque, et ce faisant la reconstitution d’une part du passé peu connu des provinces de l’est de la Prusse au cours des siècles, et davantage encore leur sort durant la fin de la guerre, puis avec l’occupation russe. On suit avec gourmandise la vie du fondateur de la bibliothèque de Plathe, Friedrich Wilhelm von der Osten, un proche du roi Frédéric qui finit par se replier sur ses terres poméraniennes et participe depuis là-bas, et par la collecte de livres savants à travers toute l’Europe, au rêve du roi de Prusse de faire de son pays un paradis du savoir. Tout cela s’accompagne de belles pages sur la bibliophilie au XVIIIe siècle, leur contenu et la manière d’acquérir des ouvrages, surtout ceux qui sont prohibés pour des raisons politiques, morales ou religieuses et qui sont souvent les plus recherchés. On découvre aussi le rôle des femmes dans la constitution de ces ensembles de livres, comme ce fut le cas de Charlotte Henriette, la femme du maître de Plathe.

Mais l’histoire des généalogies aristocratiques, qui est aussi un peu le sujet de l’ouvrage, ce sont aussi les générations qui se désintéressent de la culture et de la chose imprimée, celles des successeurs de Friedrich Wilhelm, davantage occupés par la chasse et les divertissements, avant l’arrivée du dernier héritier, par la lignée féminine, Karl von Bismarck-Osten, au début du XXe siècle. Véritable successeur de son ancêtre, il est celui par qui la bibliothèque renaît, mais celui aussi qui la verra disparaître, qui tentera d’en faire évacuer une partie en même temps qu’il quitte ses terres pour l’Ouest, en mars 1945. Et en cela aussi, l’ouvrage de Senarclens est passionnant, parce qu’il raconte de manière quasi romanesque les derniers moments des familles allemandes de Poméranie, leur évacuation et l’abandon de leurs propriétés et de leurs châteaux. Et puis l’autrice relate ce qui reste encore très peu connu dans l’histoire de l’immédiat après-guerre, à savoir la manière avec laquelle les Soviétiques se sont comportés sur les terres conquises. On connaît leur violence et leur désir de vengeance aveugle à leur arrivée, mais on apprend ici comment ils ont ensuite mis la main sur les trésors culturels de leurs ennemis sans les détériorer, avant de les rapatrier chez eux, comme ils le firent avec la bibliothèque de Plathe. Jamais reconstituée, forcément, le quasi-ensemble du contenu de cette dernière sera néanmoins entièrement retrouvé, et c’est le livre lui-même, par un beau paradoxe, qui en constitue désormais le ciment.


La Bibliothèque retrouvée. Une enquête de Vanessa de Senarclens, Zoé, 2025, 253 p.Historienne suisse de la littérature et de la culture, et notamment des rapports entre l’Allemagne et la France durant le XVIIIe siècle, Vanessa de Senarclens a publié chez Zoé un ouvrage qui semble proche de ses spécialités savantes mais qui est en réalité la passionnante histoire, presque romanesque, de la disparition d’une bibliothèque ancienne dans les tourmentes du XXe siècle.La Bibliothèque retrouvée raconte l’intérêt pugnace de l’autrice pour la bibliothèque des ancêtres de son mari dont l’aristocratique famille possédait un château dans la ville de Plathe, en Poméranie, aujourd’hui province polonaise. Alliée à l’un des descendants de ces von Bismarck-Osten, Vanessa de Senarclens raconte que, depuis son...
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