D’abord, il y a lui. Il vient du Sud, mais pas toujours. Il est chiite, mais pas toujours. Il n’a pas dormi depuis un mois. Il est en colère contre la terre entière. Contre tous ceux qui regardent Israël détruire le Liban en toute impunité. Contre l’armée, qui a retiré ses soldats du sud du Litani face à l’avancée israélienne. Contre l’État, qui veut négocier avec l’ennemi et désarmer le Hezbollah. Contre les autres Libanais, qui lui donnent le sentiment de n’en avoir rien à faire – ni du Sud ni des chiites.
Il est en train de tout perdre : son village, sa communauté, ses souvenirs et son avenir. Alors il explose au point de voir comme des traîtres ou des ennemis tous ceux qui ne pensent pas comme lui. Tous ceux qui n’ont pas vécu l’occupation israélienne dans leur chair. Qui n’ont pas subi les humiliations à chaque check-point. Qui ne sont pas traumatisés par la prison de Khiam. Qui n’ont pas perdu leur mère, leur père, leur sœur, leur frère, leurs fils, leur fille ou leur ami dans une frappe israélienne. Tous ceux qui n’ont pas vu leur maison être détruite deux ou trois fois en 20 ans.
Il n’est pas membre du Hezbollah. Ni même un farouche partisan. Il n’a aucun lien avec la République islamique et aucune espèce d’allégeance pour le velayet-e-faqih. Il peut critiquer le parti-milice pour ses actions sur la scène interne ou ses positions sur des sujets sociétaux. Mais il ne loupait pas un discours de Hassan Nasrallah. C’était son refuge. Sa fierté. Celui qui le rendait fort. Celui qui lui a tout donné. Tout est différent depuis qu’il n’est plus là. Mais il ne peut pas pour autant tirer un trait sur la « résistance ».
Il n’a pas compris pourquoi le parti était entré en guerre pour venger la mort de Khamenei dans la nuit du 2 au 3 mars. Il lui en a voulu. Beaucoup. Puis lui a pardonné, comme on pardonne à un père qui aurait fauté.
À ses yeux, Israël veut de toute façon s’emparer du Liban-Sud et attiser les dissensions entre les Libanais. C’est l’incarnation même du mal, de la barbarie et de l’hypocrisie. Il fera du Liban le nouveau Gaza. Il trouve cela fou que les autres Libanais ne le voient pas. C’est pourtant tellement évident : soit ils sont idiots, soit ils sont complices. À ses yeux, le Hezbollah est le dernier rempart contre l’impérialisme et le colonialisme israéliens. S’il perd, l’ennemi occupera définitivement le Liban-Sud et peut-être même plus encore. Si le Hezbollah pose les armes, c’en est fini de son Liban.
Et puis, il y a elle. Elle vient de Beyrouth, du Nord ou de la Montagne, mais pas toujours. Elle est sunnite, chrétienne ou druze, mais pas toujours. Elle n’a pas dormi depuis un mois. Elle est en colère contre la terre entière. Contre tous ceux qui regardent le Hezbollah entraîner le Liban dans son suicide sans réagir. Contre l’armée qui devait désarmer le parti et qui n’a quasiment rien fait en plus d’un an. Contre l’État qui est soit complice, soit passif face à un parti qui a détruit le Liban de l’intérieur. Contre ces Libanais qui, à ses yeux, sont prêts à tout sacrifier, y compris sa vie à elle, pour la survie du Hezbollah et du régime iranien. Elle était horrifiée par ce qu’Israël a fait à Gaza. Elle n’a aucune espèce de sympathie pour l’État hebreu. Mais n’en peut plus de lui faire la guerre. Des guerres pour les autres qui n’ont mené à rien, y compris pour les Palestiniens, et lui ont pourri toute sa vie. Elle veut bien croire qu’Israël est une menace pour le Liban. Mais elle n’oublie pas qu’ils ont été nombreux, au Sud, à accueillir ses soldats en leur lançant du riz, trop contents de se débarrasser de l’Organisation de libération de la Palestine, en 1982. Elle constate que l’armée israélienne a occupé le Sud pendant plus de 20 ans sans l’annexer ni installer des colonies. Elle note aussi que depuis que celle-ci a quitté la région, en 2000, le Hezbollah a provoqué trois guerres contre Israël qui ont fait le malheur du Liban et avant tout de la communauté chiite. Et que c’est bien la « résistance » qui est en train de provoquer l’invasion qu’elle est censée empêcher.
À ses yeux, le Hezbollah a assassiné les esprits les plus libres du Liban, mené un coup d’État en 2008, commis les pires horreurs en Syrie, stocké le nitrate dans le port de Beyrouth et menacé mille fois les autres Libanais de déclencher une guerre civile. À ses yeux, il est bien plus menaçant qu’Israël. S’il gagne cette guerre, c’en est fini de son Liban.
Elle et lui sont les versions les plus modérées de leurs camps respectifs. Dans son entourage à elle, on espère qu’Israël en finira avec le Hezbollah, on estime que les chiites n’ont que ce qu’ils méritent et on se prépare pour la bataille d’après en reprenant les armes. Dans son entourage à lui, on crache sur les traîtres et on menace de s’occuper d’eux une fois qu’on en aura fini avec Israël.
Entre eux, le dialogue est impossible. Le conflit, par les mots ou par les armes, inévitable. Comment faire un pays avec cela ? Comment faire nation ? Comment ne pas se déchirer durant et à l’issue de cette guerre quand on a des visions si diamétralement opposées de ses causes et des attentes qui le sont tout autant sur ses potentielles conséquences ?
La haine est partout. Au sein de chaque communauté, chaque ville, chaque quartier, chaque famille et chaque Libanais. Ce n’est pas nouveau, et l’on ne sait que trop bien vers quoi cet engrenage va nous mener.
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Une milice armée, un pays divisé, un État passif, un voisin belliqueux : tous les ingrédients sont réunis pour un nouveau voyage vers l’abîme.
La guerre civile est dans toutes les têtes. Tout comme l’idée que l’on ne peut plus vivre ensemble. Que le divorce est moins coûteux qu’une relation de plus en plus forcée. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On renonce au Liban ? À ce « pays plus grand que lui-même » qui aurait pu – qui aurait dû – être un monde en soi. Ou bien l’on continue de se battre pour que l’idée du Liban survive à un monde et à une époque qui lui est fondamentalement antagoniste ?
Mais avec quelles armes ? Comment réconcilier son récit à lui et son récit à elle ? On peut essayer de réconcilier les douleurs, et c’est déjà beaucoup. Parler à tous les Libanais dans un même discours, à celui qui dort sous une tente tout comme à celui qui a peur d’accueillir une famille chiite et d’être la cible d’une frappe israélienne, à celui qui a tant souffert d’Israël tout comme à celui qui a tant souffert du Hezbollah.
C’est un point de départ essentiel, mais malheureusement insuffisant. Toutes les douleurs sont légitimes mais tous les discours qui les accompagnent ne le sont pas.
Entre 1969 et 1975, l’État libanais n’a pas agi pour désarmer l’OLP, qui voulait libérer la Palestine depuis le Liban. Le pays était divisé, l’État trop faible, et le risque de guerre civile dans tous les esprits. Alors on n’a rien fait, pour éviter le pire. Et l’on a eu pour résultat le pire du pire : quinze ans de guerre civile et une double occupation syrienne et israélienne. Mais à quoi sert de dire tout cela, si l’on ne peut l’en convaincre ?


Bsat à Nabatiyé : le gouvernement entend accélérer la reconstruction
On peut avoir deux ennemis, et il n’y a aucune contradiction à le dire. Je ne sais pas ce qui est pire : être massacrés par Israël ou voir le Liban anéanti par le Hezbollah. Ces deux projets n’ont rien à voir avec le Liban que je veux. Personnellement, je ne veux ni d’un Liban sous la coupe du Hezbollah, ni d’un Liban occupé par Israël.
10 h 32, le 13 avril 2026