Un homme tient, à Beyrouth le 28 mars 2026, les portraits des journalistes Ali Choeib et Fatima Ftouni, tués le jour-même à Jezzine dans une frappe israélienne contre leur véhicule. Photo Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour
Une frappe israélienne de drone a tué cinq personnes samedi, dont trois journalistes, Ali Choeib, correspondant de la chaîne al-Manar, et Fatima Ftouni d'al-Mayadeen, alors qu'ils se trouvaient à bord d'une voiture circulant sur la route principale de Jezzine, au Liban-Sud. Le frère de Fatima, caméraman, ainsi qu'un proche de Ali Choeib ont également été tués dans cette attaque, selon notre correspondant Mountasser Abdallah.
Quelques heures après cette attaque, l'armée israélienne a reconnu avoir ciblé le journaliste Ali Choeib, l’un des plus anciens correspondants de guerre de la chaîne al-Manar affiliée au Hezbollah, et le présente comme « un membre de l’unité de renseignement de la force al-Radwan » du parti chiite. Sans avancer de preuves, elle affirme que la victime « aurait opéré pendant des années sous couverture de journaliste au sein de la chaîne al-Manar, et systématiquement divulgué les positions des forces israéliennes opérant dans le sud du Liban et le long de la frontière, tout en restant en contact avec d’autres membres du Hezbollah, notamment au sein de Radwan ». En mars, il aurait « poursuivi ses activités en signalant des positions de l’armée israélienne dans le sud du Liban ». Il est également accusé d'avoir utilisé « sa plateforme médiatique pour diffuser des contenus de propagande en faveur du Hezbollah ».

« Crime de guerre délibéré, crime flagrant »
Le ministre libanais de l'Information Paul Morcos a annoncé samedi au cours d'une conférence de presse organisée à 17h qu'une plainte allait être déposée par le Liban devant le Conseil de sécurité, après ce qu'il a qualifié de « crime de guerre délibéré et caractérisé contre les médias », venant s’ajouter à « une série croissante d’attaques visant des journalistes ». « Nous travaillons avec le ministère des Affaires étrangères pour finaliser le dossier de la plainte et le porter là où cela sera nécessaire, et nous lui avons fourni toutes les informations dont nous disposons concernant le ciblage de journalistes », a affirmé M. Morcos.
Réagissant à cette attaque, le président de la République libanaise, Joseph Aoun, a quant à lui condamné un « crime flagrant ». « Une fois encore, l’agression israélienne viole les règles les plus élémentaires du droit international, du droit international humanitaire et des lois de la guerre, en prenant pour cible des correspondants de presse, qui sont en fin de compte des civils accomplissant un devoir professionnel », a dénoncé M. Aoun dans un message publié par la présidence sur X.
« Il s’agit d’un crime flagrant qui enfreint l’ensemble des normes et conventions en vertu desquelles les journalistes bénéficient d’une protection internationale en temps de guerre », a rappelé le président. « Tout en condamnant fermement cette attaque, nous appelons l’ensemble des instances internationales à agir pour mettre un terme à ce qui se passe sur notre territoire », a conclu M. Aoun.
De son côté, le chef du gouvernement Nawaf Salam a lui estimé que « viser les journalistes constitue une violation flagrante du droit international humanitaire et une atteinte claire aux règles qui garantissent la protection des journalistes en temps de guerre ». Il a aussi rappelé que « le Liban, qui accorde une grande importance à la liberté des médias et à leur rôle, réaffirme son attachement à la protection des journalistes et appelle au respect des règles du droit international, à la préservation de la vie des civils et à la cessation des attaques israéliennes qui les visent ».
Le président du Parlement Nabih Berry a condamné à son tour le meurtre de ces trois journalistes, ainsi que de plusieurs secouristes libanais tués dans d'autres frappes israéliennes samedi au Liban-Sud. Celui qui est aussi chef du mouvement Amal a salué des « martyrs du devoir humanitaire, engagés dans la défense du pays et la transmission de la vérité ». Il a qualifié ces attaques de « crime de guerre prémédité », appelant la communauté internationale à agir pour y mettre fin. « J’appelle les Libanais à rester unis ; l’unité et encore l’unité », a-t-il insisté.
Pour sa part, le Hezbollah a condamné un « crime lâche et prémédité (...) alors que ces journalistes accomplissaient leur devoir médiatique et national et leur noble mission de transmission de la vérité ». Le parti-milice a ainsi affirmé que cette attaque constitue une « violation flagrante du droit international » et un « crime de guerre » visant à « faire taire les journalistes témoins de la brutalité, de la barbarie et de la criminalité israéliennes ».
L'Ordre des rédacteurs de la presse libanaise a, lui aussi, fustigé dans un communiqué un « un crime (...) révélant la nature hostile et annihilatrice de l’État sioniste à l’égard du Liban et des Libanais, en particulier des professionnels des médias qui documentent ses crimes ». De nombreuses personnalités politiques de tous bords ont condamné la frappe, la députée Paula Yaacoubian allant jusqu'à dénoncer un « crime de guerre ».
Cible de plusieurs tentatives d'assassinat
Plusieurs manifestations ont par ailleurs été organisées à Beyrouth, dont un sit-in organisé à l'appel du syndicat de la presse à 17h30 sur la place des Martyrs, dans le centre-ville de Beyrouth, avant un autre qui s'est tenu plus tard dans la soirée.
Au cours de ce premier sit-in, Moustapha, photographe au journal al-Modon qui a beaucoup travaillé avec Ali Choeib, a révélé qu'« Israël avait déjà essayé de l’assassiner, notamment en 2006 puis en 2024 à Hasbaya ». Une frappe avait alors touché un hébergement de journalistes de plusieurs médias, qui couvraient la guerre en cours, et dont plusieurs avaient été tués. « Il n’était pas membre de la force al-Radwan, c’était un reporter de guerre endurci avec plus de 35 ans d’expérience », a affirmé le photographe à notre publication. La deuxième manifestation, organisée par le Hezbollah, a, elle, vu des slogans fustiger le Premier ministre, comme cela a été régulièrement le cas de la part de la base populaire du parti depuis la formation du gouvernement.
La Commission nationale des droits de l’homme au Liban a annoncé avoir entamé des travaux de documentation médico-légale sur ce meurtre en prévision de la constitution de la plainte qui sera déposée par le Liban devant les instances internationales. « Retirer aux journalistes leur statut de civils ou leur attribuer des accusations de terrorisme pour justifier leur ciblage constitue une prolongation de la politique de génocide menée par l’occupant israélien à Gaza, qui a tué des centaines de journalistes sous des prétextes similaires », a-t-elle écrit dans un communiqué.
L'armée israélienne n'en est pas en effet à sa première attaque contre des journalistes. Dans la nuit du 17 au 18 mars, elle a ciblé le domicile de Mohammad Cherri, directeur des programmes politiques d'al-Manar, le tuant avec sa femme et blessant leurs enfants et petits-enfants. Et un photojournaliste indépendant avait été tué le 25 mars dans une attaque sur Nabatiyé.
Entre octobre 2023 et octobre 2025, 13 journalistes ou collaborateurs de presse ont été tués au Liban par des frappes de l’armée israélienne. Dans certains cas, dont celui qui a coûté la vie au photojournaliste de l'agence Reuters, Issam Abdallah, le 13 octobre 2023 à Alma el-Chaab (caza de Tyr), plusieurs enquêtes internationales ont conclu à un ciblage délibéré. Si le Liban avait initialement reconnu en 2024 la compétence de la Cour pénale internationale (CPI) pour les crimes de guerre israéliens présumés sur le territoire libanais à partir du 7 octobre 2023, date du début de la guerre de Gaza, après le meurtre de Issam Abdallah, le gouvernement était revenu sur sa décision peu après. Une décision expliquée alors par des sources ministérielles comme liée à la crainte du Hezbollah que la procédure ne se retourne contre lui.




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14 h 58, le 29 mars 2026