Le président de la République, Joseph Aoun, s'entretenant avec le ministre d'État pour la Réforme administrative, Fadi Makki, à Baabda, le 27 mars 2026. Photo tirée du compte X de la présidence
On le savait déjà : le gouvernement n’allait pas tomber jeudi. Mais rien ne garantit qu’il restera longtemps à l’abri des crises politiques. La décision du ministère des Affaires étrangères d’expulser l’ambassadeur iranien désigné, Mohammad Reza Chibani, est intervenue dans un contexte de relations de plus en plus envenimées entre le pouvoir et le tandem chiite. Au point que celui-ci a joué jeudi, pour la toute première fois depuis la genèse du cabinet, la carte du boycott des séances gouvernementales. Le Conseil des ministres a tout de même pu se tenir, Nawaf Salam ayant pu compter sur Fadi Makki, ministre chiite indépendant du duo Amal-Hezbollah, pour faire acte de présence.
Dans la forme, le pouvoir a donc réussi à contenir la crise… en attendant la prochaine séance gouvernementale. Un délai au cours duquel le fossé entre le Hezbollah et le duo Joseph Aoun-Nawaf Salam risque de se creuser davantage. De quoi compliquer la tâche d’imposer l’application de la décision et, surtout, d’épargner au gouvernement les secousses.
Contrairement aux fameuses réunions gouvernementales des 5 et 7 août 2025 (qui avaient consacré le monopole des armes par l’État), Fadi Makki a dérogé au mot d’ordre du tandem chiite de bouder la réunion. « Il a prouvé qu’il est un homme d’État », se félicite une source proche du Sérail. Selon les informations de L’Orient-Le Jour, des contacts ont eu lieu avant la séance entre M. Makki et un proche de Nabih Berry. Ce dernier a informé le ministre de la décision du tandem, demandant à M. Makki de s’y conformer. Ce à quoi l’intéressé a répondu un peu plus tard en affirmant sa détermination à participer au Conseil des ministres, tout en assurant Aïn el-Tiné de son opposition à la démarche de Joe Raggi à l’égard de l’ambassadeur iranien. Une explication qui n’a pas convaincu le tandem dont une large frange de la base populaire, y compris à Habbouche (village natal de M. Makki à Nabatiyé), s’en est pris au ministre. « C’est principalement le mouvement Amal qui est derrière le communiqué publié jeudi par certains habitants du village », confie une source proche du ministre à L’OLJ. À noter qu’un autre groupe d’habitants a publié quelques heures plus tard un communiqué soutenant le ministre.
Quoi qu’il en soit, Nabih Berry est remonté contre Fadi Makki, apprend-on de sources concordantes. D’ailleurs, le ministre du Travail, Mohammad Haïdar (Hezbollah) confie à L’OLJ que c’est M. Berry qui est à l’origine de l’idée de bouder la séance de jeudi. « Dans le contexte de la guerre en cours, Nabih Berry ne peut s’écarter du Hezbollah même s’il est dépité par le fait que le parti chiite est désormais téléguidé par les gardiens de la révolution », confirme Karim Bitar, analyste politique.
Si ce n’est pas Nabih Berry, qu’est-ce qui a donc permis au « ministre-roi » de se rebiffer ? Avant de rejoindre la séance, il a obtenu des garanties du président de la République et du Premier ministre quant au fait qu’aucune décision concernant l’ambassadeur iranien ne serait prise lors de la réunion. Vendredi, M. Makki a été reçu par le chef de l’État, Joseph Aoun, à Baabda, où il a été félicité pour son choix.
Le Conseil des ministres n'a donc pas évoqué la question de l'ambassadeur iranien. « C'est un dossier particulièrement fiévreux qui ne pourra pas être évité indéfiniment », souligne Karim Bitar. Celui-ci estime toutefois qu'en dépit des rapports tendus entre le Hezbollah et le Sérail, tout le monde est conscient de la nécessité de maintenir le gouvernement Salam, du moins tant que la guerre se poursuit. Toujours selon l’analyste, le Hezbollah a plus que jamais besoin d’une couverture officielle. « Il n’en demeure pas moins qu’une relance du débat autour de l’ambassadeur iranien pourrait conduire à la chute du gouvernement », dit-il. Le débat pourrait donc être reporté sine die.
« Replâtrer le camp anti-Hezbollah »
D'autant que l’épisode de jeudi a mis en lumière les fissures au sein du camp anti-Hezbollah. « Avant de régler le problème de l’ambassadeur, le pouvoir devrait commencer par replâtrer les rangs des anti-Hezbollah », estime M. Bitar. Une référence au fait que la décision de Joe Raggi a fait couler beaucoup d’encre, notamment au sujet de la surprise de Baabda face à cette démarche. « Il est clair que le président ne s’attendait pas à une expulsion de l’ambassadeur », dit l’un des visiteurs du palais à L’OLJ.
Selon nos informations, M. Raggi avait informé le tandem Aoun-Salam de sa volonté de prendre des mesures contre l'ambassadeur iranien, Mohammad Reza Chibani. Toutefois, ils ne s'attendaient pas à ce que le diplomate soit brusquement expulsé. Toujours selon nos informations, le chef de la diplomatie n’est pas impliqué dans les contacts en cours en vue d’une solution qui sauverait la face de tout le monde, à l’heure où l’on évoque la possibilité pour le diplomate de ne pas se conformer à la décision (même si il ne pourra pas présenter ses lettres de créance à Baabda). « Cela rendrait sa présence au Liban illégale et donnerait à la Sûreté générale la prérogative de l’arrêter », affirme une source au ministère des Affaires étrangères. Un scénario qui peut sembler improbable.
Une des propositions circulant actuellement voudrait quand même que le départ de l’ambassadeur soit retardé de quelques jours. Elle se heurte toutefois au niet de M. Berry. Ce dernier rejette également un scénario prévoyant le report du départ du diplomate jusqu’à l’arrivée de son successeur. « Il n’est pas sûr que les lettres de créance du futur ambassadeur seront acceptées parce que le problème ne porte pas sur la personne de M. Chibani, mais sur les rapports avec l’Iran, souligne une source proche des Affaires étrangères. Dans un pays normal, les relations diplomatiques entre les deux pays devaient être rompues. »



"Le Conseil des ministres a tout de même pu se tenir, Nawaf Salam ayant pu compter sur Fadi Makki, ministre chiite indépendant du duo Amal-Hezbollah, pour faire acte de présence." Cela n'est pas lié à ceci. Rien ne dit que toutes les communautés doivent être représentées pour que le conseil des ministres puisse se réunir. Au contraire, la seule règle est celle du quorum posée par la constitution - elle est inique en elle-même, un gouvernement ne devant pas être un petit parlement.
19 h 12, le 30 mars 2026