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Culture - Portrait

Ahmad Kaabour, Beyrouth à hauteur d’homme

Disparition d’un artiste singulier, dont les chansons ont accompagné la guerre, l’exil et le quotidien, en tissant une mémoire sensible du Liban.

Ahmad Kaabour, Beyrouth à hauteur d’homme

Ahmad Kaabour, une voix façonnée par Beyrouth, et qui n’a cessé de lui répondre. Photo tirée de la page Facebook de l’artiste

Ahmad Kaabour n’entrait dans aucune case. Ni artiste traditionnel, ni intellectuel d’apparat, ni figure contestataire figée dans ses certitudes. Décédé le 26 mars 2026 à l’âge de 71 ans, il échappait tout autant aux postures idéologiques qu’aux tours d’ivoire. Même lorsque ses chansons prenaient position, elles ne relevaient jamais du slogan.

Il était autre chose : une voix. Celle de Beyrouth – une ville qui ne ressemble qu’à elle-même, contradictoire, fragile, indocile. À son image, Kaabour était resté transparent, vulnérable, en perpétuel devenir.

Né à Beyrouth en 1955, formé au théâtre à l’Université libanaise, il entre en musique à la fin des années 1970, dans un pays déjà fracturé par la guerre civile. Très tôt, il impose un ton – à la fois frontal et intime. En 1978, Ounadikom, adaptation d’un poème de Taoufic Ziad, le fait connaître bien au-delà du Liban : la chanson devient un chant partagé, repris, transmis, presque détaché de son auteur. Dans son sillage, d’autres titres s’installent dans la mémoire collective – Bghanni la baladi, Ya rayeh soub biladi, Chaware’ el-madina mish laḥada –, autant de fragments qui, mis bout à bout, dessinent une géographie sensible du pays.

Sa trajectoire discographique échappe aux logiques de l’industrie. Peu d’albums au sens strict, mais une circulation continue de chansons, de concerts, d’enregistrements. Dans les années 1990 et 2000, Asfour prolonge cette œuvre en mouvement, faite de reprises et de variations, tandis que, plus tard, Kaak el-Abbas – publié dans les années 2010 – marque un retour plus frontal au politique, traversant les fractures du monde arabe, de Bagdad à Damas, dans une langue mêlant ironie, colère et tendresse populaire.

Parallèlement, Kaabour n’a jamais quitté la scène au sens large. Le théâtre, d’abord, dont il garde le goût du récit et de la présence. Puis la télévision – notamment à Future TV dans les années 1990 et 2000 –, non comme espace de visibilité, mais comme lieu de transmission. Cette circulation entre les formes, entre la scène, l’écran et la chanson participe d’une même fidélité : rester au plus près du réel, sans céder à la spectacularisation.

Intellectuel au sens sartrien, mais sans emphase, il habitait le monde. Il n’a jamais cherché à faire de son art une carrière au sens marchand du terme. Ni fortune ni répétition. Il a préféré la justesse à la visibilité. À la place, il a construit une œuvre patiente, faite de détails : des lieux, des visages, des prénoms, des gestes ordinaires.

Ses chansons composent une mémoire sensible – une cartographie intime du Liban. Elles disent l’enfance abîmée par la guerre, la joie empêchée, la fidélité aux gestes simples. Il chantait l’Aïd, le souhour, l’orphelin, la patience – mais toujours en ouvrant le sens, en laissant place à l’expérience de chacun.

La ville apprise en chansons

Pour toute une génération, Beyrouth s’est d’abord entendue avant de se comprendre. « Les rues de la ville n’appartiennent à personne, elles sont à tous » : la phrase, devenue refrain, a fait office de boussole.

On l’écoutait adolescent, parfois sans tout saisir, mais avec la certitude d’être visé. Quelqu’un chantait pour nous. Quelqu’un disait que ce pays pouvait encore être partagé.

Dans les camps d’été, dans ces espaces fragiles où se rêvait une coexistence possible, ses chansons circulaient comme des évidences. Elles accompagnaient les amitiés naissantes, les tentatives d’un vivre-ensemble que la réalité démentait ailleurs. Kaabour a opéré une réconciliation silencieuse : entre les périphéries et la capitale, entre les enfants des régions marginalisées et cette ville où leurs familles avaient afflué ; déplacées, déracinées, souvent pauvres.

Il a aussi offert un point d’ancrage aux exilés. Palestiniens, Syriens, Irakiens, Soudanais : tous ont trouvé, dans sa Beyrouth, une ville possible, à la fois refuge et horizon. Une ville qui « s’ouvre au monde quand elle grandit, et se fait baiser sur la joue quand elle se resserre ».


Beyrouth, malgré tout

Ses chansons ont accompagné une ville blessée, brûlée, reconstruite, défigurée, mais jamais tout à fait vaincue. Elles ont tenu ensemble ses contradictions : la violence et l’attachement, la fatigue et l’obstination.

Kaabour a vécu la guerre, les divisions, les bombardements. Il n’en a pas fait un matériau spectaculaire. Il en a tiré une matière humaine. Après l’explosion du port, il écrivait : « Nous appelons Beyrouth pour retrouver notre voix… pour que la destruction n’emporte pas son sens après avoir ravagé son corps. » Dans ces mots, il y a moins une plainte qu’un geste : tenir, encore.

Avec le temps, ses chansons ont changé de statut. Elles ont quitté le seul registre de l’engagement pour devenir des repères affectifs. Des phrases que l’on reprend, que l’on partage, que l’on glisse sous une photo, entre deux souvenirs. « Beyrouth est l’âme » : la formule circule, légère en apparence, mais chargée d’un attachement têtu. Elle accompagne les départs, les retours, les tentatives de rester. Dans les rues, sur la Corniche, dans les cafés, ses chansons reviennent, comme un réflexe. Comme une manière de ne pas céder entièrement à la lassitude.


Refus des assignations

Kaabour s’est tenu à distance des récupérations. Il n’a jamais été l’artiste d’un camp. Même lorsqu’il a travaillé dans des médias marqués politiquement, il a évité les simplifications. Il n’était ni opportuniste ni doctrinaire. Sa fidélité allait à autre chose : à l’expérience humaine, dans ce qu’elle a de plus concret. C’est ce refus des assignations qui a donné à son œuvre sa longévité. Ses chansons n’ont pas vieilli en slogans. Elles ont continué de circuler comme des récits. Il appartenait à une génération qui croyait que l’art pouvait infléchir le cours du monde. Il en a aussi traversé les désillusions, les guerres, les fractures, l’effritement des idéaux. De cette tension est née une œuvre qui tient ensemble mémoire et lucidité. Une œuvre qui ne nie ni les échecs ni les espoirs, mais qui les fait coexister.

Ahmad Kaabour laisse moins une œuvre monumentale qu’un ensemble de traces. Des phrases, des mélodies, des images qui continuent d’accompagner. Dans un paysage où l’art est souvent sommé de choisir entre esthétique et engagement, il aura tenu les deux, sans les opposer.

Il n’était peut-être pas le plus visible. Il demeure, pourtant, l’un des plus justes.

Ahmad Kaabour n’entrait dans aucune case. Ni artiste traditionnel, ni intellectuel d’apparat, ni figure contestataire figée dans ses certitudes. Décédé le 26 mars 2026 à l’âge de 71 ans, il échappait tout autant aux postures idéologiques qu’aux tours d’ivoire. Même lorsque ses chansons prenaient position, elles ne relevaient jamais du slogan.Il était autre chose : une voix. Celle de Beyrouth – une ville qui ne ressemble qu’à elle-même, contradictoire, fragile, indocile. À son image, Kaabour était resté transparent, vulnérable, en perpétuel devenir.Né à Beyrouth en 1955, formé au théâtre à l’Université libanaise, il entre en musique à la fin des années 1970, dans un pays déjà fracturé par la guerre civile. Très tôt, il impose un ton – à la fois frontal et intime. En 1978, Ounadikom,...
commentaires (1)

"Ounadikon" restera l'hymne d'une generation entiere sacrifiee.

Michel Trad

10 h 35, le 28 mars 2026

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Commentaires (1)

  • "Ounadikon" restera l'hymne d'une generation entiere sacrifiee.

    Michel Trad

    10 h 35, le 28 mars 2026

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