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Culture - Entretien

Pourquoi l’exposition sur Byblos à Paris montre aussi… ce qui n’est pas là

La commissaire exécutive de l’IMA, responsable des collections, Élodie Bouffard, partage l’histoire extraordinaire des découvertes archéologiques et du narratif des collections de « Byblos, cité millénaire du Liban », ainsi que les aléas de la protection et du transport des pièces en temps de guerre.

Pourquoi l’exposition sur Byblos à Paris montre aussi… ce qui n’est pas là

Un panneau portant l’inscription « Œuvre bloquée par la guerre » (à gauche), dans le cadre de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, le 23 mars 2026. Photo AFP

Comment la guerre a-t-elle redessiné les contours de l’exposition ?

C’est la deuxième fois que le projet est remis en cause par la guerre. En 2024, nous avons été contraints de le reporter, mais nous avions pris un engagement auprès de la Direction générale des antiquités libanaise et nous sommes heureux d’être allés jusqu’au bout. La guerre empêche aussi les histoires et les identités de s’exporter, de se faire connaître et d’acquérir une profondeur historique qui manque tant aujourd’hui.

Nous avions organisé trois convois pour que les œuvres ne partent pas toutes ensemble. Les deux premiers sont arrivés, mais le troisième a été bloqué, d’où les sept pièces manquantes, monumentales, des lapidaires. Nous avons pris la décision de garder ces espaces vides et de les signaler au public ; ces espaces vacants nous permettent d’exprimer notre soutien aux victimes civiles et à la population libanaise, qui vit des heures sombres. Cette présence libanaise permet de parler de la grande histoire du peuple libanais.

Comment se sont déroulés les préparatifs de l’exposition ?

Nous avons travaillé plus de deux ans, en partant d’une exposition à Leyde, à laquelle nous avons ajouté des sections et que nous avons fait évoluer. Le site de Byblos présente une exemplarité incroyable : il est fouillé depuis 1860 et continue d’apporter des révolutions archéologiques, notamment sur l’histoire d’avant l’époque phénicienne, à laquelle on a souvent tendance à connecter le Liban. Or la cité de Byblos a connu son âge d’or deux mille ans avant les Phéniciens !

Ce qui est extraordinaire, c’est que dès que l’on fait des trouvailles dans la ville, elles sont spectaculaires, même lorsqu’on fouille les périodes de l’âge du cuivre, autour de 4500 avant Jésus-Christ. Ainsi, en découvrant le système de sépultures dans les jarres, on en trouve 2 000, de même que les dépôts votifs, avec les fameuses armes d’apparat, qui sont plus de 350. Quant aux scarabées égyptiens, il y en a plus de 600, la plus importante trouvaille en dehors de l’Égypte, et pour les figurines, on est dans les 2 000 pièces. Il y a une patte propre aux pièces de Byblos : elles ont leur unicité dans la composition et la création souvent massive.

Les hypogées sont les seuls de la région qui n’ont pas été pillés. Ce site raconte une histoire de continuité, en mettant en valeur l’évolution des civilisations et leur permanence. Nous avons voulu mettre en avant cette histoire en marche, cette recherche scientifique, dans la construction du parcours. Les vastes programmes archéologiques menés par la Direction générale des antiquités permettent d’enrichir et de poser de nouvelles questions dans une histoire plurielle.

La commissaire exécutive de l’IMA et responsable des collections, Élodie Bouffard, lors de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban » à Paris. Photo Julie Kebbi
La commissaire exécutive de l’IMA et responsable des collections, Élodie Bouffard, lors de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban » à Paris. Photo Julie Kebbi

Quels sont les points que vous avez voulu mettre en lumière ?

Il y a 4 000 ans, se déployaient à Byblos des industries et des connexions complexes, sur un plan commercial, mais aussi intellectuel et religieux. L’âge d’or de Byblos s’étend entre 3200 et 1200 avant Jésus-Christ, donc bien avant les Phéniciens. Ensuite, Tyr s’est développée, et il y aura une certaine compétition entre les villes phéniciennes. Mais la plus établie et la plus indépendante demeure Byblos ; ses richesses sont liées à ses connexions avec l’Égypte et la Mésopotamie.

À partir de 1200 avant notre ère, les villes phéniciennes se développent, deviennent des carrefours importants et créent leur système de colonies. Évoquer l’alphabet phénicien, c’est faire référence à la plus ancienne preuve de son existence, à Byblos et à Tyr, qui va transmettre la mythologie du passage dans le monde grec.

Quelles sont les pièces qui vous émeuvent le plus dans l’exposition ?

Tout d’abord celles qui n’ont pas pu être acheminées avec les autres ! Notamment un obélisque découvert au temple des Obélisques de Byblos, où ont été retrouvées quarante pierres dressées. Celui que l’on devait montrer comporte la mention du pharaon, apposée en hiéroglyphes sur deux colonnes parallèles : c’est le plus ancien découvert en dehors de l’Égypte. Dans ce même temple, on a retrouvé huit dépôts d’offrandes faites au dieu Reshef, avec des dagues, des haches, tout en or, et les fameuses statues en bronze, devenues un emblème de Byblos. Il y en a plus de soixante-dix modèles, elles peuvent être recouvertes de feuilles d’or ou simplement découpées dans du métal, illustrant le fait qu’elles concernent toutes les strates sociales. Elles donnent une idée de la richesse de Byblos, sur une période de dévotion qui s’étend sur plusieurs millénaires.

Nous avons aussi une tendresse particulière pour la mosaïque de l’enlèvement d’Europe, qui a traversé la Méditerranée par bateau à cause de l’absence de vol cargo depuis la guerre, et qui constitue un trésor de l’humanité. Elle raconte l’enlèvement de la princesse Europe, à l’occasion duquel Cadmos, son frère, a transmis l’alphabet phénicien au monde grec. Cela a permis à toutes les langues alphabétiques du monde de se déployer, en faisant le lien entre l’Asie et l’Europe, entre les langues sémitiques et les langues latines.

Cette symbolique montre comment le Liban a toujours été cet espace de connexion et de transmission ; la mosaïque raconte cette identité heureuse de passage et de croisement des histoires qui se valorisent mutuellement. Cette exposition est très attendue en France, et la charge affective est intense, car il existe un lien très particulier entre les deux pays.

Comment la guerre a-t-elle redessiné les contours de l’exposition ?C’est la deuxième fois que le projet est remis en cause par la guerre. En 2024, nous avons été contraints de le reporter, mais nous avions pris un engagement auprès de la Direction générale des antiquités libanaise et nous sommes heureux d’être allés jusqu’au bout. La guerre empêche aussi les histoires et les identités de s’exporter, de se faire connaître et d’acquérir une profondeur historique qui manque tant aujourd’hui.Nous avions organisé trois convois pour que les œuvres ne partent pas toutes ensemble. Les deux premiers sont arrivés, mais le troisième a été bloqué, d’où les sept pièces manquantes, monumentales, des lapidaires. Nous avons pris la décision de garder ces espaces vides et de les signaler au public ; ces espaces...
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