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Points de vue - guerre au liban 2026

Le Liban face à Israël : ni maître de la guerre ni maître de la paix


Le Liban face à Israël : ni maître de la guerre ni maître de la paix

Un homme se tient sur le lieu d’une attaque aérienne israélienne menée dans la nuit sur Bir al-Abed, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 24 mars 2026. Photo AFP

Dès 1948, le Liban a dû assumer les conséquences de la Nakba palestinienne, c’est-à-dire de la création d’Israël et de la naissance du problème des réfugiés palestiniens. Des dizaines de milliers d’entre eux y ont afflué après avoir été déplacés, arrachés à leur terre et à leur patrie, et privés de leurs biens. La Syrie et la Jordanie ont elles aussi porté ce fardeau, et dans une moindre mesure l’Égypte et l’Irak.

Bien que le Liban ne se soit pas engagé directement, en tant qu’État, dans le conflit interétatique arabo-israélien lors de la plupart des guerres qui ont secoué la région (1956, 1967, 1973), il n’en a pas moins été le pays qui en a payé le prix le plus lourd. Après la fin de ces guerres conventionnelles, il est ainsi devenu la scène principale du conflit armé contre Israël, en raison de sa situation géographique, de sa composition sociale, de son système politique (démocratie consensuelle/confessionnelle) et de sa faiblesse même, au point d’apparaître comme le maillon le plus vulnérable pour toutes les parties en lutte dans la région.

Cette implication du Liban peut être observée à travers trois périodes. La première est la période palestinienne, ou palestino-syrienne, durant laquelle il est devenu, pendant une décennie entière, le principal foyer du mouvement national palestinien et un front de confrontation contre Israël. Celui-ci a alors mené de nombreuses agressions et campagnes militaires contre lui, lui infligeant de lourdes pertes humaines et matérielles, jusqu’à couronner cette séquence par l’invasion du Liban, le siège de Beyrouth et l’expulsion de l’Organisation de libération de la Palestine en 1982. Cette phase a également été marquée par deux évolutions majeures : le déclenchement de la guerre civile libanaise et l’intervention syrienne au Liban en 1976.

Conflit armé et règlement

La deuxième période correspond à l’hégémonie de la Syrie sur le Liban et à l’érosion de sa souveraineté. Durant cette phase, le régime syrien a contrôlé la politique libanaise, en particulier dans le cadre du conflit avec Israël, considérant le Liban comme une simple carte de négociation entre ses mains. C’est dans ce contexte qu’a été torpillé l’accord du 17 mai 1983 conclu entre le Liban et Israël. Cette domination a duré près d’un quart de siècle, jusqu’à l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, qui a conduit au retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005.

La troisième période est celle de l’hégémonie iranienne, exercée par l’intermédiaire du Hezbollah, sur la décision politique libanaise concernant le conflit avec Israël. Elle s’est étendue sur près de deux décennies (2005-2024). Durant cette phase, le Liban a continué à subir des attaques israéliennes, dont deux guerres dévastatrices, celle de 2006 ainsi que celle en cours depuis l’opération Déluge d’al-Aqsa en 2023 jusqu’à aujourd’hui ; cela alors même que le Hezbollah a fini par accepter un accord de cessez-le-feu à la fin de 2024, après l’assassinat de son chef, Hassan Nasrallah, et de la plupart de ses cadres dirigeants.

Le Liban n’a ainsi jamais véritablement détenu la souveraineté sur sa décision politique tout au long de son histoire, indépendamment du contenu de cette décision, de sa compatibilité avec ses intérêts propres et de sa situation particulière. Il n’a en outre pas été capable de s’adapter à son environnement, ni dans l’option du conflit armé avec Israël ni dans celle d’un règlement avec lui. Il s’est tenu à l’écart des guerres arabo-israéliennes comme du processus de négociation avec Israël, et dans les deux cas, il l’a fait non par force, mais par faiblesse.

À la lumière de tout ce qui précède, que peut faire aujourd’hui le Liban face à Israël, en temps de guerre comme en temps de paix ? Et peut-il aujourd’hui faire ce qu’il n’a pas su faire par le passé, dans l’un ou l’autre de ces deux cas ?

Sous l’aile protectrice de l’Occident

Pour répondre à ces deux interrogations, il convient d’examiner les situations extérieure et intérieure du pays, et d’observer les facteurs susceptibles de le pousser à adopter des choix qui épargnent à sa population de nouvelles pertes, ou qui l’empêchent de devenir la proie des agressions et des desseins israéliens.

Sur le plan extérieur, il est clair que le Liban s’est affranchi de la pression syrienne après l’effondrement du régime Assad, tout comme il s’est dégagé de l’hégémonie iranienne, dans la mesure où le régime iranien est désormais d’abord préoccupé par sa propre survie en Iran même. Au mieux, le Liban et le Hezbollah ne représentent plus pour lui qu’une carte de marchandage, comme l’a démontré le fait qu’il n’a rien fait lorsque Israël a entrepris de démanteler les capacités du parti au Liban à la fin de l’année 2024, alors même que le Hezbollah était le joyau de la couronne des milices confessionnelles servant de relais régionaux à Téhéran. Une attitude déjà observée lors de la destruction de la bande de Gaza par Israël.

Il est également clair que les États arabes, passés d’un conflit contre l’existence même d’Israël, tel qu’il résultait du contexte de 1948, à un conflit portant sur ses frontières ou sur la forme de son existence, dans le contexte de 1967, et qui ont lancé l’Initiative de paix arabe au sommet de Beyrouth en 2002 (rejetée par Israël), ont désormais intérêt à attirer le Liban dans leur orbite.

À l’échelle internationale, le Liban se retrouvera sous l’aile protectrice de l’Occident, en particulier des États-Unis, mais aussi de la France, avec laquelle il entretient une relation particulière. Le président français Emmanuel Macron a d’ailleurs avancé une forme d’initiative visant à mettre fin à la guerre et à préserver le Liban en tant qu’État, sous l’égide des Nations unies, dont le secrétaire général António Guterres s’est récemment rendu au Liban à cette fin.

Ce que veut Israël

Quant aux facteurs internes, il ne fait guère de doute que le défi central du Liban se concentre aujourd’hui autour de la maîtrise de la situation du Hezbollah, qui fonctionne désormais sur deux rythmes : un rythme intérieur, lié à son repositionnement populaire et officiel en tant que parti représentant une grande communauté libanaise ; et un rythme extérieur, lié à sa dépendance vis-à-vis de la politique iranienne, tant sur le plan idéologique que sur celui des intérêts. Seulement ce parti a perdu une grande partie de sa légitimité et de sa puissance, après que ses illusions ou ses prétentions ont été mises à nu par tout ce qu’il a subi, ainsi qu’en raison de sa subordination aux politiques de Téhéran.

En revanche, on peut observer qu’aujourd’hui le Liban dispose d’un gouvernement jouissant d’une plus grande marge d’indépendance dans sa prise de décision, et donc davantage capable de s’accorder avec les politiques arabes et internationales que les gouvernements précédents.

Le problème fondamental, dans cette analyse, demeure toutefois lié à ce que veut aujourd’hui Israël, sous le gouvernement d’extrême droite qui le dirige (Benjamin Netanyahu, Bezalel Smotrich, Itamar Ben Gvir). Celui-ci promeut des solutions radicales, fondées sur l’arrogance et la domination, selon l’équation d’une « paix imposée par la force », que ce soit à l’égard des Libanais, des Syriens ou des Palestiniens, en s’appuyant pour cela sur un soutien américain illimité.

Israël, colonial, religieux et brutal, se comporte aujourd’hui en puissance victorieuse. Il domine les Palestiniens, du fleuve à la mer, plus que jamais auparavant. Il a transformé Gaza en champ de ruines, en une zone devenue impropre à la vie pour deux millions d’habitants. Et depuis l’effondrement du régime syrien et la guerre contre l’Iran, il agit comme s’il était l’unique superpuissance du Moyen-Orient.

Se retrancher derrière le cadre arabe

Israël, dans son arrogance, ne recherche pas la paix – du moins pas une paix juste, équilibrée et fondée sur la réciprocité. Ce qu’il veut obtenir aujourd’hui du Liban – et même de la Syrie –, c’est un traité de règlement comportant des volets politiques, économiques et sécuritaires : la fin de l’état de guerre et de l’hostilité, ainsi que la normalisation des relations avec lui, tout en acceptant ses diktats relatifs à la création de zones tampons à l’intérieur du territoire libanais (et syrien), placées sous surveillance et démilitarisées, ainsi que la reconnaissance de son droit à user de son « bras long » pour frapper toute cible qu’il jugerait menaçante, quelle qu’en soit l’importance, sans parler de la création de zones économiques servant elles aussi de zones tampons, allant jusqu’à tenter d’imposer des projets de partition, voire à grignoter des portions des territoires syrien ou libanais.

Les trois moteurs de la volonté israélienne reposent sur les principes suivants : imposer « la paix par la force », faire prévaloir « la sécurité avant la paix » et promouvoir une « paix économique ». C’est également dans cette logique que s’inscrit l’administration Trump au pouvoir aux États-Unis. Dès lors, la question ne concerne plus seulement le Liban, mais l’ensemble des régimes arabes du Moyen-Orient.

Le Liban aujourd’hui – et cela vaut aussi pour les Palestiniens et pour la Syrie – n’a d’autre choix que de s’abriter derrière le cadre arabe, lequel dispose désormais d’une capacité ou d’une dynamique plus forte pour s’affirmer, au vu des évolutions internationales et régionales ainsi que du recul du chantage iranien. En second lieu, il doit s’appuyer sur la légitimité internationale, considérée comme le seuil minimal en deçà duquel il n’est pas possible de descendre dans d’éventuelles négociations futures. Tout cela afin d’empêcher les projets de partition et de grignotage territorial. Aller au-delà demanderait d’abord d’enrayer la dynamique de délitement des États et des sociétés du Moyen-Orient, ainsi que l’émergence de conditions arabes et internationales différentes.

Traduit de l’arabe

Par Majed KAYALI

Écrivain palestinien, chroniqueur et analyste politique. Dernier ouvrage : « Sīr Yāsir ʿArafāt, wajhāt naẓar isrāʾīliyya » (Le Secret de Yasser Arafat : perspectives israéliennes), paru en 2026 chez Dār Kan’ān lil-Dirāsāt wa-l-Nashr (Syrie).




Dès 1948, le Liban a dû assumer les conséquences de la Nakba palestinienne, c’est-à-dire de la création d’Israël et de la naissance du problème des réfugiés palestiniens. Des dizaines de milliers d’entre eux y ont afflué après avoir été déplacés, arrachés à leur terre et à leur patrie, et privés de leurs biens. La Syrie et la Jordanie ont elles aussi porté ce fardeau, et dans une moindre mesure l’Égypte et l’Irak.Bien que le Liban ne se soit pas engagé directement, en tant qu’État, dans le conflit interétatique arabo-israélien lors de la plupart des guerres qui ont secoué la région (1956, 1967, 1973), il n’en a pas moins été le pays qui en a payé le prix le plus lourd. Après la fin de ces guerres conventionnelles, il est ainsi devenu la scène principale du conflit armé contre Israël, en...
commentaires (3)

Nous constatons que la Jordanie comme l’Egypte ont su tirer leur épingle du jeu des prédateurs la tête haute et que la Syrie est sur le point de le faire. Ces trois pays sont des pays musulmans et ont réussi à faire admettre à leur peuple que la solution de leur problème était plutôt la paix que les guerres successives qui les avaient anéantis économiquement et militairement pendant des décennies. Au Liban le mot paix raisonne chez certains comme un gros mot parce que seule la guerre leur permet d’exister. Arrêtons de trembler en craignant le pire alors que nous le vivons depuis 50 ans .

Sissi zayyat

13 h 25, le 05 avril 2026

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Commentaires (3)

  • Nous constatons que la Jordanie comme l’Egypte ont su tirer leur épingle du jeu des prédateurs la tête haute et que la Syrie est sur le point de le faire. Ces trois pays sont des pays musulmans et ont réussi à faire admettre à leur peuple que la solution de leur problème était plutôt la paix que les guerres successives qui les avaient anéantis économiquement et militairement pendant des décennies. Au Liban le mot paix raisonne chez certains comme un gros mot parce que seule la guerre leur permet d’exister. Arrêtons de trembler en craignant le pire alors que nous le vivons depuis 50 ans .

    Sissi zayyat

    13 h 25, le 05 avril 2026

  • ...quant à la soi-disant protection américaine accordée aux pays du Golfe, il s'est avéré qu'elle servait avant tout à protéger Israël. Non, plus de tutelle occidentale, plus de mendicité auprès des Américains ou des Européens. La seule chose qui nous protègera : notre présence sur le terrain, notre volonté de préserver notre pays et de lutter contre l'envahisseur. Pas la soumission.

    GA

    01 h 15, le 29 mars 2026

  • "À l’échelle internationale, le Liban se retrouvera sous l’aile protectrice de l’Occident, en particulier des États-Unis, mais aussi de la France, avec laquelle il entretient une relation particulière." C'est confondant de naïveté. Les Américains ont une longue histoire faite de trahisons envers leurs "protégés" (demandez aux Afghans ce qu'ils en pensent !). Les Israéliens, de leur côté, ne respectent aucun engagement - même lorsque les Américains font semblant d'essayer de le leur imposer. Même le Qatar a été bombardé par Israël. Et la "protection" américaine accordée aux pays du Golfe...

    GA

    01 h 13, le 29 mars 2026

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