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Culture - Initiative

À Sciences Po Paris, des étudiantes mettent la photographie au service des déplacés

« Photos for Home » (Photos pour le Liban) : à Sciences Po Paris, une cabine photo comme une valise de souvenirs au profit de la Croix-Rouge et de Beit el-Baraka.

À Sciences Po Paris, des étudiantes mettent la photographie au service des déplacés

« Whatever happens » : fragments d’une mémoire familiale à préserver coûte que coûte. Photo Noor Chahabeddine

Ce jour-là, le ciel est bleu à Paris et l’odeur du printemps flotte déjà sur les terrasses baignées de soleil. Bleu comme cet été au Liban. C’était en août, pendant les vacances. Légers et insouciants, comme le pollen dans le soleil poudreux qui inonde les terrasses parisiennes, des étudiants sillonnent les routes de montagne. Après plusieurs embardées, ils atteignent le fameux « spot » : un belvédère au-dessus des nuages, comme dans le tableau romantique Le voyageur contemplant une mer de nuages. Il est environ 16 heures, l’heure de la sieste dans les villages libanais. En short et tee-shirt légers, deux jeunes s’y abandonnent, au sommet du cèdre, au-dessus de la mer de nuages.

« Sieste sur le cèdre », un moment suspendu au dessus des nuages. Photo Lama Masaad
« Sieste sur le cèdre », un moment suspendu au dessus des nuages. Photo Lama Masaad

Sur cette photo d’amis, le temps semble suspendu, comme l’arbre au-dessus des nuages. Au 27, rue Saint-Guillaume, des fragments de souvenirs capturés sur des cartes postales s’accumulent, autant d’étreintes du Liban, loin des yeux mais près du cœur. Devant le photo booth, l’affluence ne faiblit pas : une valise de mémoire que chaque étudiant emporte avec lui. Depuis le lancement de l’initiative par Noor Chahabeddine et Lama Masaad, deux étudiantes libanaises à Sciences Po Paris, plus de 300 photos ont été vendues en deux jours au profit de la Croix-Rouge libanaise et de Beit el-Baraka, au bénéfice des familles déplacées.

« Pour nos oliviers, nos figuiers, nos jasmins, nos cerisiers… »

L’initiative puise dans une amitié ancienne entre Noor et Lama, deux visages bouclés et déterminés, unis par la photographie. « Notre amitié est née d’un projet similaire que nous avons lancé pendant la guerre précédente, en 2024… » expliquent-elles.

Sur l’une des cartes exposées, la mère de Lama tend le bras pour cueillir des olives. L’image touche particulièrement Noor, qui confie à L’Orient-Le Jour : « Les photos de Lama me touchent par la force énorme de leur douceur et de leur discrétion. Je pense en l’occurrence à la photo “Les oliviers de ma maman”. J’aime imaginer l’histoire qui se trame derrière cet instant figé : Lama promenant ses doigts à travers les pissenlits au premier plan, avant de lever les yeux vers sa mère, qui cueille avec soin et amour les olives de ses arbres, dans son jardin, son Sud. »

Cueillir l’olive, préserver le geste : la mère de Lama dans son jardin, au Sud. Photo Lama Masaad
Cueillir l’olive, préserver le geste : la mère de Lama dans son jardin, au Sud. Photo Lama Masaad


L’amour, la photo et le talent comme résistance

« À quoi bon les poètes en temps de détresse ? » demandait Hölderlin dans son élégie Pain et Vin. À quoi bon les artistes en temps de guerre ? L’art – ici la photographie – naît d’abord d’un « sentiment », d’une sensation, explique Noor, qui ne revendique aucune inspiration « thématique ». À l’origine de chaque image, une ambiance qui appelle un geste, presque un engagement. La résistance par l’art ne se décrète pas : elle advient après coup, dans le regard de celui qui contemple.

Regarder une photo de Noor serait, paradoxalement, une expérience active. Elle évoque ainsi Solitude, un cliché pris au-dessus de Raouché, « Sakhret el-Raouché ». Ce qui la frappe, c’est la désertion du lieu, le sentiment de déréliction qui s’en dégage. Mais, à mesure que l’émotion décante, une autre lecture s’impose : celle des flux migratoires du Liban – partir, revenir, repartir, jusqu’à déserter.

Un lieu déserté près du Rocher de Raouché, un cliché intitulé « Solitude ». Photo Noor Chahabeddine
Un lieu déserté près du Rocher de Raouché, un cliché intitulé « Solitude ». Photo Noor Chahabeddine

Lama, elle, n’a jamais été particulièrement sensible aux paysages ni aux natures mortes. Elle préfère les portraits, le mouvement, les histoires anonymes qu’elle saisit souvent de dos. Mais les guerres successives ont infléchi son regard. Elle s’est mise à photographier des paysages libanais. Les fixer, précisément. Car ils sont désormais instables, menacés, susceptibles de disparaître à tout moment. « J’aime beaucoup les personnes en mouvement, les mains, les inconnus. Ils attisent ma curiosité. Mais, depuis la guerre de 2024, à chaque fois que je rentre au Liban, je photographie plutôt des natures, des maisons, des paysages. Je le fais par devoir de mémoire. Je crains de voir tout cela changer un jour. Je garde ces images pour plus tard, parce que je pense que ce que je vois aujourd’hui du Liban, pendant ma jeunesse, sera sans doute détruit. »

Une œuvre la marque particulièrement : Zeft Time no. 1, de Hani Zurob, pièce composite faite notamment de goudron. « Dommage que je ne puisse pas traduire ce mot, “zeft”. Seuls les arabophones peuvent mesurer à quel point il condense la lourdeur de la situation. »

Photographier pour se rappeler, aimer, ne pas oublier. Laisser une trace, fragile, au milieu du chaos – comme un perce-neige en hiver. « Après l’acquisition de mon premier appareil photo, j’ai compris que je photographiais pour figer un instant donné. Que ce soit pour préserver un souvenir ou documenter un acte de résistance, c’est un outil qui me permet d’écouter de façon inconditionnelle. Photographier devient alors une conversation, non seulement entre deux personnes, mais aussi entre les époques », conclut Noor.

Cette valise de souvenirs au profit de la Croix-Rouge et de Beit el-Baraka se prolonge sur Instagram, où la page « Photos for Home » prend le relais pour les commandes.

Ce jour-là, le ciel est bleu à Paris et l’odeur du printemps flotte déjà sur les terrasses baignées de soleil. Bleu comme cet été au Liban. C’était en août, pendant les vacances. Légers et insouciants, comme le pollen dans le soleil poudreux qui inonde les terrasses parisiennes, des étudiants sillonnent les routes de montagne. Après plusieurs embardées, ils atteignent le fameux « spot » : un belvédère au-dessus des nuages, comme dans le tableau romantique Le voyageur contemplant une mer de nuages. Il est environ 16 heures, l’heure de la sieste dans les villages libanais. En short et tee-shirt légers, deux jeunes s’y abandonnent, au sommet du cèdre, au-dessus de la mer de nuages.« Sieste sur le cèdre », un moment suspendu au dessus des nuages. Photo Lama Masaad Sur cette photo d’amis, le temps semble...
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