« Pour le Liban » : affiches des événements solidaires organisés à Paris en soutien au pays du Cèdre. Avec l'aimable autorisation des organisateurs/Visuels par Sama Beydoun
« Le premier concert, prévu le 25 mars, est déjà complet ! On ne s’attendait pas à vendre 400 places en trois jours », se réjouit Sarah Hajjar, directrice du Festival du film libanais de France. Au programme, à la Flèche d’or, des artistes qui ont le vent en poupe : le musicien et compositeur Bachar Mar-Khalifé, la chanteuse et compositrice Lynn Adib, le musicien et producteur Zeid Hamdan, ainsi que les réalisatrices et performeuses Michelle et Noel Keserwany. La soirée sera présentée par la comédienne Shaden, avant de se poursuivre par un DJ set de Sao Moustafa. « Cela fait des années que nous collaborons sur un plan artistique, mais aussi pour organiser des levées de fonds pour le Liban. Je n’aime pas le mot « aider » : ce que nous faisons, c’est le minimum. On se sent terriblement impuissants, autant mettre ce sentiment au service d’une action qui soutient les initiatives menées au Liban. C’est un luxe de faire de l’art quand il y a des gens sous les bombes », lance Noel Keserwany de but en blanc.
« Dès que la guerre a repris, nous avons organisé le concert de la semaine prochaine en trois jours, avec deux associations qui organisent des événements culturels, Mechwar, dirigé par la curatrice et organisatrice culturelle Sarah Zaiter, et Corps Niches. Ce qui est extraordinaire, c’est que les artistes étaient d’emblée partants pour s’engager, et vite ! » enchaîne la réalisatrice libanaise, qui explique que les fonds collectés à l’occasion du concert seront reversés à Ahali Almadina, à Tripoli, Nahnoo, à Beyrouth, et Lacode, dans la Békaa. Selon les événements, les associations bénéficiaires peuvent varier. « Pour les levées de fonds, nous nous employons à mobiliser nos plateformes et à nous rassembler autour du Liban pour soutenir ceux qui sont sur le terrain. Nous n’allons pas rester les bras croisés alors que le pays s’effondre sous les attaques israéliennes. En tant qu’acteurs culturels, nous avons une responsabilité et une voix. Pour les projections de films, nous avons essayé de choisir des œuvres qui ont du sens par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui », enchaîne Sarah Hajjar, qui a alimenté le corpus des films projetés au cours des soirées culturelles du cycle d’événements.

« Créer un narratif qui vient de notre pays, qui nous ressemble »
Après la projection de films de la réalisatrice Jocelyne Saab, au 61 (Paris 19), le 28 mars, aura lieu une table ronde sur la guerre du Liban avec la scénariste Noel Keserwany, la neuroscientifique Samah Karaki, la journaliste Nassira el-Moaddem et l’anthropologue Némésis Srour, puis un concert de jazz et un DJ set. Cette fois, les dons seront reversés à la Défense civile libanaise. The Wrong Side accueillera ensuite, le 1er avril, la projection de Tous pour la patrie du réalisateur Maroun Bagdadi, en collaboration avec Nadi Lekol Nas, suivie d’un débat avec Samah Karaki et la chercheuse et critique de cinéma Lola Maupas. Toujours au Wrong Side, Leila et les loups, de Heiny Srour, sera présenté le 9 avril.
Dans la ligne de cette approche plurielle de la guerre et de ses dommages, à la fois macro et microstructurels, est prévue, le 11 avril, une conférence pluridisciplinaire avec le politologue Ziad Majed, le neuroscientifique Albert Moukheiber et Samah Karaki, modérée par la journaliste Lyana Saleh.
« En proposant un débat après les projections cinématographiques, nous essayons d’ouvrir les perspectives du narratif de l’histoire de notre pays. La conférence permettra de réfléchir à comment nous percevons, comment nous vivons ce que traverse le Liban aujourd’hui, et comment les événements récents s’inscrivent dans l’histoire du pays. Il nous semble important de faire entendre un narratif qui vient de nos pays ; la couverture internationale n’est pas soutenue, et elle utilise parfois des mots qui ressemblent à des fake news », déplore la réalisatrice des Chenilles (2023). « Le film de Bagdadi se passe en 1979, dans le sud du Liban, après l’invasion israélienne. C’est un documentaire qui interroge Libanais et Palestiniens sur leurs souffrances : un film tristement actuel ! » ajoute Sarah Hajjar.
L’artiste Sama Beydoun (@sama.beirut) a réalisé tous les visuels de l’événement. Pour le Liban, elle proposera ses œuvres pour une vente solidaire pendant les différents événements, de même que Kabrit (@kabrit.961), Romy et l’association Bake Sale for Lebanon.

« Refuser que la guerre nous réduise au silence »
Sarah Hajjar confie son émotion de rassembler ses deux pays au fil des événements organisés. « La question est de voir comment faire avancer les actions sur le terrain quand on est loin. Nous essayons de faire bouger les lignes à notre manière. La culture nous permet de mobiliser des fonds et d’offrir un espace d’expression : c’est une forme de résistance culturelle qui refuse que la guerre nous réduise au silence », explique la spécialiste de cinéma. « Le Festival du film libanais a été créé en 2019 dans la ligne de la révolution citoyenne, et il faut maintenir cet élan en permanence. La guerre nous rappelle l’importance de rester unis et de préserver des plateformes de paix et de dialogue pour les artistes », ajoute-t-elle.
Noel Keserwany surenchérit en insistant sur l’importance de l’engagement collectif. « Avec tout ce qui s’est passé ces dernières années, on ressent de plus en plus le besoin d’être entourés par une communauté solidaire, qui nous permet de reprendre notre souffle, que ce soit au Liban ou en France. Relier les deux est une évidence. Ici, on bénéficie d’un espace mental pour nos projets, et d’un public qui peut les soutenir », précise-t-elle.
Selon la cinéaste, il est impossible de faire la différence entre ce que l’on vit et ce que l’on crée sur le plan artistique. « En temps de guerre, c’est encore plus flagrant : on essaie d’utiliser ce qu’on a appris pour s’engager ; on filme les initiatives sur le terrain afin de les rendre plus visibles. Qu’on soit artiste ou non ne change rien : on utilise ce qu’on sait faire pour se rassembler et être dans l’action », avance-t-elle. « Depuis la guerre, nous avons arrêté de travailler pour préparer les événements culturels, et puis c’est difficile d’écrire des histoires quand ce qui se passe dépasse notre imagination et ce que nos cerveaux peuvent comprendre. Il est impossible de se couper de cette réalité tellement intense, et de créer. Mais il faut trouver un équilibre entre l’engagement sur le terrain et la création artistique », confie-t-elle d’une voix nouée.
Le Liban est central dans l’œuvre filmique de Noel et Michelle Keserwany. « Je suis en France depuis quatre ans, j’ai grandi au Liban, j’y ai découvert la société, l’amitié, l’amour, la guerre, les problèmes politiques… C’est ce que nous savons raconter et ce qui nous touche. Nous voulons que le Liban garde sa place, et nous y avons fondé il y a quelques mois une boîte de production avec notre sœur Angèle, afin d’offrir des racines libanaises solides à nos films, même si nous sommes en France », conclut la scénariste avec émotion.


