Photo hôpital Bahman
Elle avait 84 ans et de l’amour à revendre. Un mariage, quatre enfants, huit petits-enfants, et une vie dans un appartement de la banlieue sud de Beyrouth où elle aimait recevoir et cuisiner pour les siens. Fraké, ragoûts libanais, jawaneh… On disait qu’elle avait gardé le Sud dans la peau. Jusqu’à ce que Batoul Bazzi ne soit plus tout à fait elle-même.
C’est une histoire banale. Avec l’âge, la santé flanche. Maladie de Parkinson, difficultés respiratoires, problèmes cardiaques… À compter de 2020, les allers-retours à l’hôpital Bahman se multiplient. Le dernier remonte à janvier. Elle ne rentrera plus chez elle. Cette fois, c’est en unité de soins intensifs que sa famille lui rend visite. Batoul Bazzi s’éteint à petit feu. Elle ne parle plus, mange à l’aide d’une sonde gastrique et requiert un appareil respiratoire. Mais elle est consciente. Dans un autre pays, l’histoire se serait arrêtée là. La fin de vie de Batoul Bazzi aurait été celle d’une femme de son âge. Paisible et entourée des siens.
Quand la nouvelle guerre commence, lundi 2 mars, une partie des malades de l’hôpital Bahman est transférée dans des régions jugées moins exposées. L’établissement n’en est pas à sa première guerre. Il avait été sérieusement endommagé lors du dernier conflit, avant de fermer pendant près de deux mois, d’octobre à décembre 2024. Cette fois encore, la zone est au cœur de la stratégie de frappe israélienne. Mardi, un missile s’abat sur un bâtiment situé à une dizaine de mètres. L’équipe médicale se réduit. Mais l’établissement reste ouvert. Pour des patients comme Batoul Bazzi, l’évacuation comporte un risque élevé de mortalité. Son cœur est fragile, sa pression instable. Les médecins sont formels : l’octogénaire supporterait difficilement le stress d’un déplacement.
Jeudi, aux alentours de 14h45, un ordre d’évacuation est émis. L’armée israélienne commande à tous les habitants de la banlieue sud de quitter leur domicile. Quelques minutes plus tard, le ministère de la Santé libanais réclame l’évacuation de plusieurs hôpitaux, dont celui de Bahman, dans le quartier de Haret Hreik. Pour Batoul Bazzi, il n’y a plus le choix. Cette fois, l’ordre vient d’en haut.
Dans la panique, personne ne sait vraiment comment les choses sont décidées. Le personnel hospitalier est débordé. Les informations arrivent au compte-gouttes. Le ministère, qui coordonne la répartition des patients évacués dans les établissements d’accueil, semble avoir assuré un lit à l’hôpital Rafic Hariri, à seulement quelques minutes en voiture. Mais cinq minutes avant l’heure prévue du départ, la famille reçoit un second coup de fil : faute de place dans un établissement de la capitale, la patiente devra être transférée à… l’hôpital gouvernemental de Zghorta, dans le Nord, à plusieurs heures de route. Les chances de survie sont considérablement réduites.
La suite de l’histoire était écrite à l’avance. Le cœur de Batoul Bazzi s’éteint sur la route. Sans explications ni contexte. L’ambulance était-elle équipée ? Des machines cardiaques avaient-elles été prévues ? Les établissements de la capitale étaient-ils vraiment complets ? L’équipe de la Croix-Rouge, en charge du transfert, ne donne aucun détail. La famille reçoit simplement un appel de Tripoli. « Patiente décédée. Cadavre à l’hôpital Salem. » Le corps sans vie de Batoul Bazzi est ramené à Beyrouth. Il sera conservé en chambre froide. En attendant que des funérailles puissent avoir lieu.
Batoul Bazzi n’a pas péri sous les bombes. Sa disparition n’a rien de spectaculaire. Arrêt cardiaque. Dans l’océan tragique que traversent le pays et la région, sa mort pourrait presque passer pour naturelle. Un détail, une virgule, un dommage collatéral parmi les dommages collatéraux qui ne seront pas comptabilisés dans le bilan de la guerre. Pas plus que l’inconnu(e) de la chambre voisine. À l’hôpital Bahman, un(e) autre patient(e) de l’unité des soins intensifs a succombé à l’ordre d’évacuation. Mais personne, à l’exception de l’équipe soignante et des proches, ne connaît son nom.



Triste oui - mais tant mieux pour elle
19 h 31, le 10 mars 2026