Il n’a pas peur, se présente comme un habitué du jeu politique, et jure qu’il ne quittera sa résidence pour rien au monde. Lui, c’est Joseph Aoun. Pas le président de la République, l’autre. Retraité, ancien chef de chantier dans la construction, l’octogénaire est une petite légende dans cette bourgade cossue du Metn. Propriétaire d’un immeuble de cinq étages collé à l’ambassade des États-Unis, à Aoukar, le moustachu est apprécié des riverains mais surtout des Américains, avec qui il a l’habitude de traiter « pour réparer un mur mitoyen ou partager un tuyau d’arrosage ». Le Libanais, originaire de Jezzine, connaît bien ses voisins. Il sait ce qu’ils aiment. Et ce qu’ils n’aiment pas. « Les photos, c’est interdit. » Alors pour rester dans les bonnes grâces, il évite les contrariétés et se montre accommodant. Le secret de sa longévité au pied de la deuxième plus grande ambassade au monde.
Installé depuis le milieu des années 1980, Joseph Aoun est la mémoire vivante du quartier. Il a vu défiler les ambassadeurs, les envoyés spéciaux et les guerres. « En 1982, les Israéliens sont venus jusqu’ici, à l’endroit même où je vous parle. Ils avaient établi un petit poste défensif sur ce qui n’était alors qu’un terrain vague. À l’époque, j’habitais à quelques pas de là, à Naccache. Je me suis promis de construire un immeuble à cet emplacement dès leur départ. Et c’est ce que j’ai fait. » En avril 1983, un camion bourré d’explosifs pulvérise l’ambassade américaine de Beyrouth, à Aïn el-Mreisseh, qui déménage à l’extérieur de la capitale, à Aoukar, dans les hauteurs du Metn. « Les gens du coin étaient ravis : ils pensaient que la zone allait devenir branchée, un peu comme la rue Hamra et les alentours de l’Université américaine… » s’amuse le propriétaire.
Monsieur et Madame Aoun vivent depuis au rythme du calendrier diplomatique. Dans l’arrière cour de l’immeuble, le linge étendu côtoie les fils barbelés et les caméras de surveillance. L’emplacement est particulièrement sensible : derrière le petit muret qui fait office de séparation, un aéroport a été installé pour recevoir les hauts responsables dépêchés par Washington. Convois sécurisés, livraisons de pizza aux employés, hélicoptères… La petite et la grande histoire se confondent. Deux fois par semaine, une sirène retentit dans l’enceinte de l’ambassade et jusqu’au salon du couple. « Cachez-vous. Mettez-vous à terre. Levez-vous. » Un haut-parleur diffuse les instructions en cas d’attaque. Un petit ilôt ultrasécurisé coupé du monde extérieur. Depuis quelques jours pourtant, ce quotidien tranquille est interrompu.
Vendredi 27 février 2026, à 4 heures du matin, le quartier est endormi. Mais Joseph Aoun ne trouve pas le sommeil. Affalé sur son canapé, il sirote un Nescafé devant la télévision. L’offensive israélo-américaine en Iran n’a pas encore débuté. Au Liban, on discute intelligence artificielle et hausse de la TVA. Le pays est loin d’imaginer l'ampleur de la bascule à venir. Depuis la baie vitrée du salon, le retraité observe une scène étrange. Une jeune américaine sort du périmètre de l’ambassade « en pyjama et pantoufle ». Elle confie son chien à un tiers, avant de s’engouffrer de nouveau à l’intérieur de la chancellerie. Comme en 2006, puis de nouveau en 2024, les diplomates étrangers remettent leurs animaux de compagnie à des Libanais chargés d’en prendre soin le temps de la guerre. « J’ai compris qu’ils allaient partir. » Quelque chose se prépare.
Le début de la guerre israélo-américaine, quelques heures plus tard, samedi 28 février, fait basculer la région dans un nouveau cycle de violence. A Dubaï et Riyad, des chancelleries américaines ont été ciblées par des missiles iraniens. À Aoukar, le ballet diplomatique comme les entraînements sécuritaires prennent fin. L’ambassade est évacuée. Seul reste le personnel « essentiel » : l’ambassadeur, une vingtaine d’employés, et les marines. Les rues de la localité aussi se vident. La peur a contaminé les habitants qui plient bagage. Neuf des dix appartements que compte l’immeuble de Joseph Aoun sont désormais inoccupés. En juin 2024, une fusillade avait eu lieu à quelques mètres de là. Mais l’octogénaire n’en démord pas. Il ne se passera rien. « Ça ne pourrait pas être plus calme », veut-il croire.


Sympa ce petit reportage, et sympa ce Joseph Aoun. Si j'ai bien lu, nul besoin d'IA pour prédire un cataclysme, il suffit d'observer les maîtres et leur chiens. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd.
02 h 46, le 09 mars 2026