Plus de quinze pays impliqués, un conflit sur trois fronts, au moins 1 600 morts, une flambée des prix des hydrocarbures, l’une des régions les plus connectées au monde quasiment coupée du trafic aérien, un choc géopolitique régional et global et une question déjà sur toutes les lèvres : le « coût » – présent et futur – de cette guerre est-il ou non proportionné aux « bénéfices » qui pourraient en résulter ?
L’usage excessif de la force était malheureusement le seul moyen, à court et moyen terme, qui pouvait permettre d’affaiblir significativement le régime iranien et ses alliés, condition sine qua non pour espérer sortir d’un statu quo mortifère pour la population iranienne et, dans une moindre mesure, pour le reste de la région. Mais compte tenu de la nature des acteurs impliqués, de leurs intentions et des conséquences qu’elle va provoquer à plusieurs niveaux, l’histoire retiendra-t-elle que cette guerre était une folie ou un « moindre mal » pour tourner définitivement la page de 1979, cette année charnière qui changea le visage du Moyen-Orient ?
De quoi cette nouvelle guerre du Golfe (la quatrième en cinq décennies) sera-t-elle le nom ? Le début officiel de l’ère israélienne au Moyen-Orient ? Les prémices de la fin du trumpisme, rattrapé comme George W. Bush en son temps par la déraison absolue de l’hyperpuissance américaine ? Ou la première guerre du nouveau monde – Gaza fut en ce sens la dernière de l’ancien – celui dans lequel le droit, même dans sa version la plus hypocrite et la plus illusoire, a été entièrement suppléé par la force ?
Commençons par la dimension militaire. C’est celle qui suscite, depuis une semaine, le plus de commentaires, de peurs et d’analyses, faisant de chaque individu concerné un expert en devenir en drones, en intercepteurs et en missiles. C’est pourtant la plus prévisible, et de très loin. Le régime iranien va perdre cette guerre – en réalité, il l’a même déjà perdue. Sa stratégie visant à étendre le plus possible le conflit afin d’en maximiser le coût pour son adversaire afin de faire reculer Donald Trump n’a pas fonctionné. Elle a même été contre-productive puisqu’il s’est mis encore plus de parties à dos, en particulier ses voisins. Son leadership est décimé, son ciel entièrement dominé par l’aviation israélo-américaine et ses capacités balistiques et sa marine très sérieusement endommagés. Le régime iranien peut donner l’illusion de ne pas subir complètement cette guerre en continuant d’envoyer des drones sur les pays du Golfe et sur Israël, mais le déséquilibre du rapport de force est tel que son issue, sur le plan militaire, ne dépend plus du tout de lui.
Commencera alors bientôt, si ce n’est pas déjà le cas, le véritable bras de fer stratégique de ce conflit : celui qui oppose, non pas le régime iranien à la puissance américaine, mais Donald Trump à Benjamin Netanyahu. Une fois que Washington aura atteint tous ses objectifs militaires, que le régime iranien sera considérablement affaibli et toutes ses capacités offensives oblitérées, que se passera-t-il ? Le président américain a déjà indiqué dans un entretien avec Axios que cela suffisait à ses yeux pour parler de capitulation, laissant entendre qu’il pourrait conclure alors un accord avec ce qu’il resterait du régime. Mais le Premier ministre israélien, qui considère que le problème réside dans la nature de la République islamique encore plus que dans ses capacités effectives, s’en contenterait-il ? Ne serait-il pas tenté d’aller plus loin, en encourageant notamment les Kurdes à lancer une offensive, afin de le renverser ou de favoriser une situation de chaos ? Or la première option (les Kurdes) est une opération bien plus risquée et imprévisible que celle menée actuellement, et la seconde (le chaos) ne serait pas dans l’intérêt de Washington et encore moins dans celui des pétromonarchies du Golfe.
Venons-en à la dimension stratégique, de loin la plus importante. Si cette guerre aboutit à un accord de capitulation avec un régime très affaibli, pourra-t-on estimer qu’elle en valait la peine ? Comment garantir alors que le pouvoir iranien ne jouera pas le temps long pour se requinquer et qu’il ne renforcera pas la répression contre sa population comme l’a fait le régime de Saddam dans les années 1990 ?
Qu’aura gagné la population iranienne de cette guerre si elle se retrouve face à un régime revanchard et conforté dans son maintien par un accord avec la première puissance mondiale ? L’on peut espérer que le régime soit si affaibli que des dissensions internes se créent et qu’il ne soit ainsi plus en mesure de réprimer les prochaines vagues de manifestations, qui semblent dans tous les cas inévitables, d’autant plus si la pression internationale à son égard ne faiblit pas. Mais l’espoir ne fait pas une stratégie et l’on ne peut écarter la possibilité que la population iranienne soit la grande perdante de l’affaire.
À l’échelle régionale, un scénario qui aboutirait au maintien d’un régime iranien sérieusement fragilisé serait particulièrement bien perçu par les pétromonarchies du Golfe. L’Iran ne serait plus en mesure – au moins pendant des années – d’être une force de nuisance et une nouvelle ère s’ouvrirait au Moyen-Orient où les alliances se reconfigureraient essentiellement autour de la question israélienne, devenue le principal facteur de déstabilisation.
Ce conflit aura également des conséquences stratégiques qui dépassent les frontières de la région. Il peut contribuer à réaffirmer la supériorité américaine par rapport à la Chine et à la Russie – incapables de venir au secours de leur prétendu allié – tout comme il peut, au contraire, les encourager à leur tour à mener ce genre d’opérations dans leurs « zones d’influence » respectives.
Sur le plan symbolique, cette guerre laissera aussi des traces non négligeables. Parce que l’on n’assassine pas un chef d’État– d’autant plus lorsqu’il exerce en même temps une fonction religieuse –, sans que cela ne radicalise tous les dirigeants de la planète – qui ont compris que seul le nucléaire pouvait les protéger – et les millions de fidèles qui risquent de réclamer vengeance. Parce que cette guerre intervient juste après l’annihilation de Gaza, avec le blanc-seing de la communauté internationale, et qu’elle est menée par Donald Trump et Benjamin Netanyahu. Et parce que Israël est au cœur de l’équation et que cela suffit pour plonger tout le monde dans une forme d’irrationalité où les faits n’ont plus aucune importance, tant du côté de ses détracteurs les plus acharnés que de ses plus fidèles soutiens.
Et le Liban dans tout cela ? Qu’en restera-t-il à l’issue de cette guerre qui a déjà provoqué une catastrophe humanitaire dans un pays en morceaux ? Nous ne sommes que la petite guerre dans la grande guerre. L’aviation israélienne est concentrée sur l’Iran, où elle doit infliger un maximum de dégâts avant que Donald Trump ne se lasse. Au Liban, la donne est différente : les Israéliens ont le luxe du temps et n’ont rien ni personne pour se mettre en travers de leur chemin. Ils veulent non seulement finir de détruire les infrastructures du Hezbollah, créer une zone tampon dans le sud du pays, mais aussi et surtout pousser le gouvernement à agir contre la milice et, dans la foulée, à signer la paix à leurs conditions. Moins les autorités libanaises agiront et plus Israël aura des marges de manœuvre, se moquant éperdument, comme à son habitude, des conséquences pour la population civile. Le Hezbollah a livré le Liban aux griffes israéliennes. Et Tel-Aviv s’en donnera à cœur joie tant que la milice chiite ne sera pas désarmée et que la paix ne sera pas imposée.


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23 h 32, le 01 juin 2026