Menace existentielle. Galvaudée, élimée jusqu’à la corde aura été cette dramatique hantise à l’heure où est redessinée, à coups de hache et non plus de crayon, la carte du Proche et du Moyen-Orient.
On sait avec quel bonheur Israël, un des États les plus puissants de la région, en a usé et abusé dans le passé. Et si le refrain continue aujourd’hui, c’est que l’avenir politique de Benjamin Netanyahu est en jeu et qu’il a grand besoin de lauriers en Iran pour remporter les prochaines élections. Mais que les États-Unis eux-mêmes en viennent à évoquer l’imminent péril iranien qui les menaçait est tout de même hors du commun. Et cela d’autant qu’en juin dernier, Donald Trump affirmait avoir complètement éradiqué le potentiel nucléaire iranien. Or le voici maintenant qui parle d’un conflit pouvant s’étaler sur des semaines, et qui n’exclut plus désormais l’éventualité d’un envoi de troupes au sol. Toujours est-il que l’homme le plus puissant du monde, qui se veut également celui de la paix (mais par la guerre) joue bien gros jeu, lui aussi. Il n’a pas attendu l’assentiment du Congrès pour presser la gâchette et, selon les tout derniers sondages, seuls quatre Américains sur dix l’approuvent. La sanglante pagaille laissée en Irak et en Afghanistan n’est visiblement pas tombée dans l’oubli.
Le régime de Téhéran mise plus gros encore, il joue en fait son va-tout. Bien davantage que son stock de missiles et sa profondeur stratégique, la carte maîtresse qu’il croit détenir est sa capacité de nuisance tous azimuts. Faute de pouvoir encore exporter sa révolution, c’est le chaos qu’il s’emploie à semer à tout vent dans l’espoir d’internationaliser son duel avec le tandem israélo-américain, de susciter peut-être quelque réaction de la Chine qui observe de loin, ou de la Russie enlisée en Ukraine.
À cette fin, et dès les tout premiers jours de la guerre, l’Iran se sera acharné sur ses voisins arabes du Golfe, ceux-là mêmes pourtant qui, bien qu’abritant des bases américaines, n’ont cessé ces dernières semaines de plaider avec insistance auprès de Washington pour un règlement négocié de la crise. Ces monarchies croyaient avoir trouvé une sécurité sans faille en se plaçant sous l’ombrelle militaire US, et les voilà soudain devenues des cibles prioritaires au même titre que l’État hébreu. Le réveil est particulièrement dur pour l’émirat du Qatar, ce vibrionnant touche-à-tout de la crypto-diplomatie qui, en l’espace de quelques mois, aura eu le peu enviable privilège d’être bombardé par Israël et par l’Iran. L’ironie de la situation ne s’arrête pas là d’ailleurs. En s’attaquant à des installations pétrolières ou gazières dans le Golfe, en paralysant le détroit d’Ormuz, l’Iran est certes conscient que ses propres industries en hydrocarbures sont, elles aussi, de verre. Il n’en escompte pas moins un choc pétrolier universel propre à stimuler les efforts de médiation au sein du camp occidental notamment.
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Menace existentielle. Il faut bien y revenir, puisque le terme nous est sinistrement familier à l’oreille et que, de tous les pays de la région, le nôtre est le plus en droit de s’en alarmer. Non point que dans le grand chambardement en cours le Liban risque sérieusement de se voir rayer physiquement de la carte. C’est en revanche son essence, son âme, sa raison d’exister qu’il lui faut retrouver, reconstituer, préserver, bétonner une fois pour toutes.
En déclarant hors la loi les activités paramilitaires du Hezbollah, en chargeant l’armée d’y mettre fin sur-le-champ avec tous les moyens dont elle dispose, le gouvernement a franchi lundi un pas certes décisif, mais cette foulée ne faisait en réalité qu’actualiser, dans la plus brûlante urgence, une décision de désarmement attendant exécution à l’amiable. Pour y venir, il aura fallu que la milice, qui depuis le cessez-le-feu de l’an dernier se gardait de toute riposte aux incessants matraquages israéliens, tire quelques pétards par-dessus la frontière à seule fin de venger l’assassinat du guide iranien Khamenei. Les conséquences de ce futile exploit commandé par Téhéran, on ne les connaît que trop : un déluge de feu sur la banlieue sud de Beyrouth, la région frontalière et la Békaa ; des dizaines de milliers de déplacés jetés sur les routes ; et une avancée significative des troupes d’occupation israéliennes dans la zone tampon, en prélude peut-être à quelque expédition terrestre. C’est ce que laisse craindre la soudaine fermeture jusqu’à nouvel ordre de l’ambassade des États-Unis.
C’est dire que dans le poker d’enfer qui se joue dans la région, le Liban – pouvoir politique et armée – se voit bien obligé comme tous les autres d’engager le gros, sinon la totalité, de ses jetons. En septembre dernier, la commémoration de l’assassinat de Hassan Nasrallah offrait le triste spectacle d’un magistral couac entre ces institutions fondamentales : le gouvernement interdisant ce rassemblement à caractère de défi plus qu’évident, et la force légale se résignant, par souci de paix civile, à laisser faire. Que par malheur se renouvelle une aussi grave dichotomie, et ce serait désastreux pour l’un et l’autre.
Une fois de plus, le Hezbollah a brillamment démontré son allégeance totale, absolue, exclusive, à la République islamique d’Iran, au mépris des intérêts les plus élémentaires du Liban. Et plus particulièrement de la communauté chiite, trop longtemps arraisonnée.

