Le monde du paiement numérique est en pleine transformation, comme l’ont répété à l’unisson les principaux prestataires de cartes bancaires au moment de lister leurs attentes pour 2026 en fin et début d’année.
La dernière édition publiée en septembre dernier du World Payment Report, du géant français des services informatiques Capgemini, résume bien la situation.
Les transactions sans cash, portées par les portefeuilles numériques et les transferts A2A (d’un compte bancaire ou portefeuille électronique à un autre, sans passer par un intermédiaire de paiement classique), devraient passer de 1 685 à 3 540 milliards de dollars entre 2024 et 2029, remplaçant peu à peu les paiements par carte traditionnelle.
La domination des portefeuilles et des paiements instantanés a remodelé la répartition des modes de paiement et mis au défi les infrastructures existantes, alimentée par la croissance du e-commerce, du commerce mobile et du commerce agentique, où des agents pilotés par l’IA gèrent presque l’intégralité du parcours d’achat, pour le moment.
Les banques, elles, « peinent à suivre le rythme, contraintes par des systèmes hérités, la pression sur les marges et la hausse des risques de fraude », et se font concurrencer par des paytechs plus innovantes.
Sécurité proactive et commerce agentique
Telly Antonios, cadre et expert des solutions de paiement, qui a travaillé 15 ans en France dans des entreprises internationales comme Idemia, Western Union ou CB, estime de son côté que le secteur est à l’aube d’un « changement radical de paradigme d’ici à un à trois ans ».
« Il existe déjà des initiatives sur le marché visant à unifier tous les canaux de vente et de paiement au sein d’une architecture informatique cohérente unique. Certaines sont actuellement en phase de pilotage. Et avec le commerce agentique, nous entrons dans une phase où les transactions seront de moins en moins effectuées directement par des humains, mais de plus en plus mandatées par eux, via des agents numériques, développe-t-il. C’est une révolution comparable au passage du physique au numérique. Elle implique une refonte profonde des modèles de confiance et de responsabilité ainsi qu’une réadaptation des mécanismes de sécurisation des paiements. »
Sur ce dernier plan, les entreprises impliquées passent d’une logique essentiellement transactionnelle – où l’on intervenait uniquement au moment du paiement – à une approche proactive et adaptative, vu que l’utilisateur est amené à moins intervenir. « La sécurisation se déplace progressivement vers le back office. Les données sont tokenisées pour être protégées, et l’intelligence artificielle est utilisée pour le scoring et la gestion des risques. L’analyse comportementale et l’IA jouent un rôle-clé », poursuit l’expert.
La tokenisation est une technique de sécurité qui remplace une donnée sensible par un identifiant fictif (token) inutilisable en cas de piratage. Le scoring est un système d’évaluation du risque fondé sur les données, dans lequel un algorithme attribue en temps réel une note de risque à chaque transaction à partir de plusieurs éléments, comme la localisation, l’appareil utilisé, les habitudes de paiement ou encore l’historique de fraude et les comportements atypiques.
D’autres changements auront lieu. « Les règlements devront être adaptés pour intégrer les nouveaux jeux de responsabilité, les marques devront repenser leur stratégie de fidélisation et de visibilité afin de s’adapter aux changements difficiles à anticiper », énumère encore Telly Antonios.
« Dans ce contexte, il est très probable que la tendance observée chez certaines entreprises à se doter de leurs propres wallets pour garder certains leviers sur les habitudes des acheteurs s’accentue, voire devienne la norme », conclut-il, jugeant difficile, à ce stade, de mesurer le niveau d’investissement qui sera nécessaire pour financer ces transformations.
Et le Liban dans tout ça ?
Au Liban, tous ces changements ne semblent pas imminents. Malgré quelques percées dans le paiement mobile et le déploiement récent des e-wallets par des fintechs et autres sociétés financières non bancaires, l’écosystème libanais, limité par ses infrastructures dans le domaine des télécoms, est actuellement dans une phase d’adaptation.
« La BDL, qui a changé de gouvernance entre-temps, avait assoupli la législation en 2023, puis a récemment resserré les critères de licence et d’exercice des sociétés proposant des services d’e-wallets afin de renforcer le contrôle des risques », rappelle Abed Kataya, expert en sécurité numérique de l’ONG SMEX, qui milite pour les droits numériques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Il considère que l’une des étapes naturelles du développement des filières de paiement numérique serait d’autoriser les opérateurs mobiles appartenant à l’État à lancer leurs propres e-wallets, comme cela se fait ailleurs. « Cela permettrait d’atteindre un plus grand nombre d’utilisateurs et pourrait en plus générer des revenus supplémentaires pour l’État », ajoute-t-il.
Il appelle en outre à une modernisation de la législation pour garantir la protection des données personnelles, considérant que la loi n° 81 de 2018 est « trop rigide »
et lacunaire pour couvrir toutes les implications du développement des paiements numériques, qui donnent accès à des informations potentiellement sensibles, privées et monnayables, sans cadre cohérent.
« Et même avec une loi efficace, il faudra ensuite s’assurer que les juridictions chargées de l’appliquer le fassent, ce qui est une autre paire de manches », relève-t-il encore.

