Le Liban vit aujourd’hui une crise sans précédent. La population, déjà fragilisée par l’effondrement monétaire, se voit désormais confrontée à de nouvelles charges fiscales qui frappent les plus vulnérables.
La récente hausse de 300 000 livres sur les 20 litres d’essence et l’augmentation d’un point de TVA n’est pas un simple ajustement technique : c’est un choix politique lourd de conséquences sociales, économiques et morales. Chaque hausse sur le carburant impacte l’ensemble de l’économie : transport, distribution alimentaire, production agricole et industrielle, et dans un pays dépendant des importations, l’inflation devient automatique, le pouvoir d’achat chute et les ménages doivent réduire leurs dépenses essentielles. Les classes moyennes s’effritent et la pauvreté s’étend.
La TVA, impôt indirect par excellence, accentue cette fracture. Elle frappe tous les consommateurs sans distinction, touchant disproportionnellement ceux qui ont le moins. Pendant ce temps, l’évasion fiscale et les rentes spéculatives restent largement indemnes. La société libanaise, déjà fracturée, se voit encore davantage pénalisée par des mesures qui ignorent la réalité économique et sociale des citoyens.
À ce tableau économique sombre s’ajoute la crise sécuritaire. Les frappes israéliennes quotidiennes détruisent des infrastructures, perturbent l’électricité et le transport, et anéantissent les récoltes et les installations agricoles. Les commerçants ferment temporairement leurs magasins, les producteurs voient leurs récoltes anéanties et les familles vivent sous la menace constante de raids qui affectent leur vie quotidienne et leurs moyens de subsistance.
L’impact psychologique est tout aussi grave. La peur permanente, le stress et l’incertitude minent la productivité et la capacité des citoyens à planifier leur avenir. L’investissement privé se raréfie, les activités stagnent et l’émigration des jeunes talents s’accélère. L’effet cumulé des pressions fiscales crée un cercle vicieux : la population est écrasée entre l’impuissance économique et la menace sécuritaire. Au-delà de la conjoncture, c’est le contrat social qui est en jeu.
L’État doit choisir : continuer la gestion de crise ponctuelle ou engager une véritable refondation structurelle. Trois axes sont essentiels : une fiscalité équitable et progressive, adaptée aux capacités réelles, une rationalisation des dépenses publiques, avec suppression des doublons et modernisation administrative, et une indépendance réelle des organes de contrôle, pour assurer transparence et reddition des comptes. La réforme du secteur énergétique demeure cruciale. Tant que l’électricité restera coûteuse et insuffisante, tout le système économique supportera un fardeau inutile. Modernisation des infrastructures et sécurité juridique sont indispensables pour relancer l’investissement et sortir de la spirale de la crise.
Gouverner ne consiste pas à additionner des chiffres : c’est anticiper les conséquences humaines. Les 300 000 livres supplémentaires sur l’essence et le point de TVA représentent pour chaque famille un choix douloureux : un traitement médical différé, une facture scolaire non réglée, une réduction de consommation alimentaire. Les frappes israéliennes viennent amplifier ce stress et freiner toute tentative de reconstruction économique et sociale. Le Liban n’a plus le luxe des demi-mesures. Il est temps de rompre avec l’improvisation et la gestion fragmentaire. Restaurer l’autorité de l’État exige exemplarité, transparence et justice.
Notre pays possède encore des atouts considérables : une diaspora dynamique, un capital humain de grande qualité et une position géographique stratégique. Mais ces atouts resteront inexploités si la gouvernance demeure défaillante. Continuer à multiplier les taxes et subir quotidiennement des frappes, sans réformes profondes, c’est maintenir un effondrement silencieux. Engager une transformation structurelle, en revanche, c’est redonner espoir et crédibilité à une nation qui aspire à la stabilité et à la dignité. L’heure est venue de choisir entre la facilité budgétaire et la responsabilité historique.
L’histoire jugera sévèrement ceux qui auront préféré l’ajustement superficiel à la réforme courageuse. Le Liban mérite une vision claire, une justice fiscale réelle et un État capable de protéger ses citoyens face aux menaces internes et externes. La patience de son peuple n’est pas infinie. La survie nationale exige lucidité, courage et action.
Ancien ministre et doyen du Conseil central maronite
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