Le film « Cairo 30 » de Salah Abou Seif a inauguré la Semaine du film égyptien à T-Marbouta. Photo fournie par T-Marbouta
Aux alentours de 19h, dans le quartier de Hamra, une petite foule gravit l’escalier de T-Marbouta, laissant derrière elle le murmure feutré du café et le tintement des verres. À l’étage, l’espace se resserre en une bibliothèque : chaises en plastique, tables en bois, étagères bordées de livres et de plantes discrètes qui adoucissent les angles. Un projecteur éclaire un mur. En bas, on bavarde autour d’un verre ; en haut, un film s’apprête à commencer. Entre ces deux niveaux, le cinéma égyptien trouve un refuge provisoire, dans un lieu à la fois intime, ouvert et vibrant.
C’est là que se tient la Semaine du film égyptien de T-Marbouta, une manifestation de quatre jours organisée jusqu’au 27 février, proposant gratuitement quatre films. L’objectif n’est pas seulement de regarder, mais de comprendre : chaque œuvre est envisagée à travers son contexte politique, son langage artistique et sa résonance sur les plateformes sociales. « Il ne s’agit pas seulement de projeter des films, explique Hind Akil Haydar, responsable culturelle de T-Marbouta. Lorsque nous en choisissons un, c’est pour un message précis, un objectif déterminé. »
La semaine s’est ouverte avec Cairo 30 (1966) de Salah Abou Seif, suivi de Tharthara Fawq al-Nil (1971) de Hussein Kamal, Zaman Hatem Zahran (1987) de Mohammad el-Najjar et Nawara (2016) de Hala Khalil. La sélection traverse l’histoire moderne de l’Égypte, de la monarchie jusqu’à la fin de l’ère Moubarak en 2011. « Chaque film représente une période politique différente, souligne Hind Akil Haydar, et, mis bout à bout, ils donnent à voir l’évolution de la société égyptienne à travers le cinéma. »

Un cinéma avec contexte, pas un produit à consommer
Avant la première projection, un écran Zoom s’anime. Depuis Le Caire, Adam Mekkaoui, monteur documentaire et chercheur en littérature et en critique, introduit Cairo 30. Son propos, dense et foisonnant, explore le moment historique du film, ses origines littéraires et les engagements politiques de son réalisateur. Il évoque Salah Abou Seif, cinéaste profondément marqué par l’idéologie nassérienne, et le roman de Naguib Mahfouz comme le portrait d’une capitale impitoyable, où ambition, hypocrisie et survie se heurtent.
« Ce film parle d’une époque historique majeure, affirme Adam Mekkaoui, non seulement pour l’Égypte, mais pour le monde arabe et ses projets politiques. » Il décrit Cairo 30 comme une œuvre saturée de « la rouille de son temps », où cinéma, politique et critique sociale sont indissociables.
L’introduction frôle les vingt minutes. Certains plaisantent : on a l’impression d’avoir déjà vu le film. D’autres arrivent en cours de route, attirés par le bouche-à-oreille ; la salle se remplit jusqu’à saturation. Lorsque l’écran Zoom s’éteint et que les lumières baissent, les images en noir et blanc paraissent étrangement familières, non comme des classiques lointains, mais comme des mémoires héritées.
Pendant la projection, les réactions circulent. Les spectateurs échangent des commentaires à voix basse, rient ensemble, comme de vieux amis installés sur un canapé, libres de faire une pause pour descendre chercher un verre. Les sons venus du café s’invitent à l’étage ; loin d’interrompre la séance, ils participent à l’expérience. Ce n’est pas le silence hermétique d’une salle commerciale, mais un espace vivant, où le visionnage est collectif et imparfait.
Pour Hind Akil Haydar, cette intimité est essentielle. « Il n’y a plus vraiment de troisièmes lieux à Beyrouth, dit-elle. Soit on reste chez soi, soit on travaille, soit on va dans un endroit où il faut payer. Ici, on peut venir, s’asseoir, regarder, parler. On n’a pas besoin de consommer pour appartenir. » T-Marbouta se veut un espace libre et sûr, offrant un contexte culturel et politique sans imposer le débat. « Si les gens veulent discuter, nous ouvrons la conversation. S’ils ne le souhaitent pas, c’est très bien aussi. »
De la nostalgie à la pertinence
Hind Akil Haydar reconnaît que le cinéma égyptien ne lui était pas familier. Comme beaucoup, elle connaissait surtout les productions commerciales récentes. La découverte des films anciens a été un choc. « La qualité était incroyable, dit-elle. Les sujets étaient audacieux, loin des clichés. Certains de ces films seraient encore controversés aujourd’hui. » Elle souligne leur engagement politique et leur ambition formelle, bien loin des versions édulcorées disponibles sur certaines plateformes de streaming.
Adam Mekkaoui abonde, présentant Cairo 30 non comme un objet nostalgique, mais comme une intervention cinématographique. Il rappelle l’influence du néoréalisme italien sur le langage visuel d’Abou Seif et la manière dont un symbolisme parfois jugé trop explicite s’est enraciné dans la mémoire collective égyptienne. « Ces scènes sont devenues des références, note-t-il, voire des mèmes aujourd’hui, tant elles ont saisi avec précision l’hypocrisie politique. »
C’est cette actualité que la Semaine du film égyptien entend transmettre, notamment aux plus jeunes. Hind Akil Haydar estime que la génération Z est plus réceptive qu’on ne le croit. « Elle a la capacité de s’emparer de ces films et de les recycler, de créer du neuf à partir d’eux. » La plupart des participants sont des millennials ou des jeunes d’une vingtaine d’années, nombreux à confier qu’ils voulaient voir ces films, sans savoir où ni avec qui.
La structure du programme répond à cette attente. Chaque projection est précédée d’une introduction : la réalisatrice Farah al-Hachem contextualise Tharthara Fawq al-Nil (le 25 février), Mohammad al-Ajati présente Zaman Hatem Zahran (le 26 février) et la cinéaste Hala Khalil introduit Nawara (le 27 février). « Les gens ne veulent pas perdre leur temps, résume Hind Akil Haydar. Ils veulent du contexte. Quand on comprend pourquoi un film compte, on le regarde autrement. »
La première soirée posait ainsi Cairo 30 comme une lecture moderne des questions de classe, de pouvoir et de compromis politique à travers la ville. Après la séance, certains redescendent prendre un verre ; d’autres prolongent la rêverie, portés par les images encore présentes. Les frontières entre cinéma, café et communauté s’estompent.
« Les réseaux sociaux ne sont pas un lieu réel, conclut Hind Akil Haydar. Ces espaces-ci le sont. » À T-Marbouta, la Semaine du film égyptien dépasse le simple programme : elle réinstalle un geste – regarder ensemble, penser ensemble – et redonne au cinéma sa fonction première, celle d’une langue partagée.


