Le ministre de la Culture Ghassan Salamé a annoncé les activités du Mois de la francophonie 2026. Photo d'archives AFP
« À quoi sert encore la francophonie au Liban ? »
La question, posée sans détour par le ministre de la Culture Ghassan Salamé, a ouvert la conférence de lancement du Mois de la francophonie 2026 à la Bibliothèque nationale. « La question mérite d’être posée, non par provocation, mais par exigence », a-t-il insisté. Car, a-t-il rappelé, toute langue qui aspire à compter dans la trajectoire d’un pays doit accepter d’être interrogée.
De cette interrogation découle l’esprit même de l’édition 2026 : un mois dense, varié, traversé par le cinéma, les livres, la poésie, les concours d’écriture et les rencontres universitaires. « Un programme particulièrement chargé », a résumé le ministre, saluant la mobilisation conjointe du ministère, des ambassades francophones, de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), de l’Institut français du Liban et de la presse francophone.
Autour de lui à ce lancement officiel figuraient M’hammed Grine, président du Groupe des ambassadeurs francophones (GAF) de Beyrouth et ambassadeur du Maroc au Liban ; Lévon Amirjanyan, représentant de l’OIF pour le Moyen-Orient ; Jean-Noël Baléo, directeur régional Moyen-Orient de l’AUF ; ainsi que Marion Eynard, directrice intérimaire de l’Institut français du Liban.
Si une part importante des activités de ce Mois de la francophonie se déroule dans la capitale, Ghassan Salamé a tenu à souligner la dimension décentralisée du programme – de Tripoli à Saïda, de la Békaa au Chouf – et son ambition d’« amplifier » encore cette présence territoriale dans les années à venir. Car la francophonie, a-t-il rappelé, ne saurait être réduite à une nostalgie linguistique : c’est un outil vivant, un pont diplomatique, un espace de dialogue et un levier pour la jeunesse.
C’est précisément cette francophonie plurielle – culturelle, éducative, diasporique et diplomatique – que décline le programme 2026, du grand écran aux salles de classe, des débats littéraires aux hackathons universitaires. Ghassan Salamé a particulièrement souligné l’initiative menée par le ministère en partenariat avec L’Orient-Le Jour : un concours d’écriture consacré au bilinguisme arabe-français, organisé dans plusieurs écoles d’excellence à travers le pays. Une manière d’associer « des centaines de jeunes Libanais » à cette célébration.
Revenant sur son expérience à la tête de l’organisation du neuvième sommet de la Francophonie à Beyrouth, il y a vingt-quatre ans, le ministre de la Culture a rappelé que le scepticisme n’était pas nouveau. À l’époque déjà, beaucoup s’interrogeaient sur l’utilité réelle de cette organisation pour le Liban. Les arguments traditionnels existaient déjà : le français demeure la première langue étrangère enseignée dans les lycées libanais ; une part significative de la population est bilingue ou trilingue ; vingt-six universités libanaises sont membres du réseau universitaire francophone. Mais, a-t-il expliqué, une dimension plus stratégique s’est révélée au fil du temps.
La francophonie s’est avérée un « pont essentiel » entre le Liban et sa diaspora. Non seulement avec les pays européens et nord-américains – France, Canada, Belgique, Suisse –, mais aussi avec l’ensemble de l’Afrique francophone, où résident des centaines de milliers de Libanais. « Il y avait comme un trésor caché dans cette relation », a-t-il confié, évoquant ses déplacements au Congo, au Bénin ou au Tchad. La clé diplomatique, dit-il, était celle de la francophonie : elle a permis de renouer le dialogue, d’apaiser certaines inquiétudes, de structurer une présence diasporique parfois fragilisée par des crises locales.
De ce rappel historique découle une conviction contemporaine : la francophonie n’est ni un acquis ni un privilège. Elle est un choix, qui se renforce ou s’affaiblit selon l’usage qu’on en fait. Elle ne tient plus à une position dominante, mais à son utilité éducative, culturelle, diplomatique et économique.
Une programmation pensée comme un espace de circulation
Dans cette perspective, le Mois de la francophonie 2026 se présente comme un espace de circulation des œuvres et des idées. Le cycle de cinéma, mis en avant par M’hammed Grine, président du Groupe des ambassadeurs francophones de Beyrouth, illustre cette diversité. « Cette célébration annuelle incarne bien davantage qu’un simple programme culturel », a-t-il souligné. Elle donne à voir « la diversité des expressions francophones » à travers fictions, documentaires et œuvres engagées.
Les projections au Cinéma Metropolis et à la salle Montaigne de l’Institut français explorent des thématiques contemporaines – mémoire, justice, inclusion, fractures sociales –, tout en traversant les continents : Europe, Afrique, Moyen-Orient. Le cinéma devient ainsi l’un des vecteurs les plus tangibles de cette francophonie plurielle décrite par le ministre.

Mais le GAF ne se limite pas aux écrans. La troisième visite décentralisée des ambassadeurs, prévue le 13 mars dans six établissements scolaires répartis sur l’ensemble du territoire, incarne cette volonté d’aller au-delà de la capitale. « La francophonie n’est pas seulement une institution ou un concept, mais une réalité vécue et partagée », a insisté M’hammed Grine.
Lévon Amirjanyan, représentant de l’OIF pour le Moyen-Orient, a replacé l’édition 2026 dans un cadre thématique plus large : « Construire la paix par l’égalité et la célébration de la diversité ». Dans un contexte régional et international traversé par les tensions, ce thème résonne avec une acuité particulière. La paix, a-t-il rappelé, ne peut être durable sans inclusion ni reconnaissance de l’autre. La programmation – débats, expositions, ateliers, concerts – vise à créer des espaces où les différences ne sont pas gommées mais mises en dialogue. La Journée internationale de la francophonie, célébrée le 18 mars sous le haut patronage du président de la République, sera consacrée à « la vision de la jeunesse pour un monde plus apaisé ». Un choix symbolique qui place les nouvelles générations au cœur du projet francophone. Cette dynamique locale s’inscrit, a-t-il ajouté, dans une perspective plus large : le prochain sommet des chefs d’État et de gouvernement, prévu en novembre 2026 au Cambodge, autour du thème « La paix comme vecteur de développement durable ».
Du côté académique, Jean-Noël Baléo a présenté une programmation qui articule littérature et innovation. La 14e édition du Choix Goncourt de l’Orient réunira des étudiants de dix pays du Moyen-Orient. La proclamation du lauréat, le 24 mars à Beyrouth, en présence de Salma Kojok et avec la participation en ligne de Philippe Claudel, prolonge une tradition qui fait dialoguer pédagogie et création contemporaine. Une rencontre littéraire avec Charif Majdalani le même jour, puis en avril, un échange en ligne avec Paul Gasnier, lauréat du prix Goncourt des détenus pour La collision, viendront approfondir cette réflexion sur la circulation des textes et des voix. En parallèle, le hackathon régional organisé les 7 et 14 mars autour du thème « Imaginer des solutions durables avec l’IA » témoigne d’une volonté d’inscrire la francophonie dans les enjeux technologiques et environnementaux contemporains. Plus de 160 étudiants participeront à cette compétition transnationale, travaillant en français sur des problématiques liées aux villes durables, à l’économie circulaire ou à l’inclusion sociale.
La poésie comme espace commun
Marion Eynard, directrice intérimaire de l’Institut français du Liban (IFL), a insisté pour sa part sur un axe particulier de cette édition : la poésie.
« Aux côtés de nos rendez-vous incontournables, nous souhaitons mettre en lumière une poésie contemporaine, vivante, engagée, qui interroge notre époque et traverse les langues française et arabe, et qui rassemble », a-t-elle déclaré. L’IFL entend ainsi faire de la poésie un espace de dialogue et de respiration. Trois événements structurent cette séquence. Le premier est la première édition beyrouthine du Rima Poésie Club, organisée vendredi 13 mars 2026 à 20h à la Fondation Charles Corm. Créé en 2023 par Rima Abdul Malak lorsqu’elle était ministre de la Culture en France, ce club poétique a d’abord vu le jour à Paris, au Consulat Voltaire. Tous les trois mois, il y rassemble poètes et musiciens dans une atmosphère conviviale, où les textes se disent en français, en arabe, mais aussi en grec, en créole ou en espagnol – autant de « langues d’hospitalité ». Installée récemment au Liban, où elle dirige désormais le groupe de presse L’Orient-Le Jour, Rima Abdul Malak s’associe à l’Institut français pour transposer ce format à Beyrouth. La soirée rendra hommage à la romancière et poétesse franco-libanaise Vénus Khoury-Ghata, figure majeure d’une francophonie littéraire habitée par l’exil et la mémoire.
Deuxième rendez-vous : un atelier rap-slam avec Lisette Lombé et Marc Nammour, prévu lundi 30 mars 2026 de 14h à 17h à l’Institut français de Beyrouth, sur inscription (24 participants maximum). En amont de leur spectacle Ce que le ventre dit, les deux artistes proposeront aux adolescents et jeunes adultes d’explorer l’écriture, le rythme et la performance. Une manière de rappeler que la francophonie ne se limite pas au patrimoine : elle s’écrit aussi dans les formes contemporaines, urbaines et hybrides. Enfin, la réflexion se prolongera le lundi 30 mars à 18h à la Fondation Charles Corm, avec la table ronde « Poésie, une urgence politique ? ». Les autrices Dominique Eddé, Samar Yazbeck, Hyam Yared et d’autres invités interrogeront la capacité du poème à dire l’indicible, à porter des voix et à devenir un outil d’action symbolique. Face à la « pénurie de mots », selon l’expression employée lors de la présentation, la poésie serait-elle un recours ?
À travers ces multiples initiatives, le Mois de la francophonie 2026 ne se contente pas de célébrer une langue. Il interroge sa place dans un pays traversé par une triangulation linguistique – arabe, français, anglais – qui constitue à la fois sa complexité et sa richesse.
Ghassan Salamé l’a formulé avec sobriété : la francophonie libanaise est « vulnérable parfois, inventive souvent ». Elle ne peut se réduire à un rendez-vous symbolique. Elle doit traverser Tripoli, Saïda, Zahlé, Deir el-Qamar autant que Beyrouth. Elle doit ouvrir des perspectives éducatives, consolider les liens avec la diaspora, favoriser la circulation des idées et offrir un espace de liberté d’expression.
En somme, elle doit rester pertinente.
« À quoi sert encore la francophonie au Liban ? » Au vu de l’engagement des acteurs mobilisés, tentons une réponse provisoire : elle sert à relier, à transmettre et à projeter le pays au-delà de lui-même.
Retrouver le programme complet ici.


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02 h 09, le 25 février 2026