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Culture - Exposition

Nabil Kanso : le retour au pays d’une œuvre à vif

À travers deux expositions complémentaires, le DAC Beirut et la Dalloul Art Foundation réunissent les peintures monumentales et les dessins dans lesquels l’artiste disparu en 2019 affronte la guerre, l’exil et la condition humaine.

Nabil Kanso : le retour au pays d’une œuvre à vif

Vue de l’exposition « Nabil Kanso : Darkness and Light (Part I) », présentée au Dalloul Artist Collective, à Beyrouth. Avec l'aimable autorisation de la Fondation Dalloul

Dès l’entrée au Dalloul Artist Collective (DAC), une toile aimante le regard. Au premier abord, Lebanon, 1983 paraît presque belle tant son intensité fascine : une vaste étendue d’orange, de bleu profond, de rouge et de brun terreux, emportée dans une tempête de couleurs. Avec ses 3 mètres sur 8,5, l’œuvre est si monumentale qu’il est impossible de l’embrasser d’un seul regard.

Puis les détails surgissent. Coiffé d’une amémé blanche, le turban traditionnel, un homme fixe le spectateur d’un air sidéré. Deux femmes tendent les bras l’une vers l’autre, saisies dans un mouvement de panique. Plus bas, une autre serre contre elle son bébé, terrorisée. Autour d’elles, les immeubles brûlent, les silhouettes se tordent et se fondent dans la composition, tandis que le paysage lui-même semble s’effondrer sous le poids du drame.

Réalisée en 1983, en pleine guerre civile libanaise, cette toile est devenue l’une des pièces maîtresses de Journey of Art for Peace (Voyage de l’art pour la paix), l’exposition itinérante internationale de Kanso présentée de 1984 à 1993. Elle appartient à The Groaning Earth ( La Terre qui gémit), ensemble rattaché à sa vaste série The Split of Life (La Vie déchirée). Ses dimensions et sa puissance émotionnelle lui ont valu d’être comparée au Guernica de Picasso. Contemplée aujourd’hui à Beyrouth, elle dépasse pourtant toute référence à l’histoire de l’art pour devenir une expérience immédiate, profondément intime.

Lebanon, 1983 constitue le cœur de Nabil Kanso: Darkness and Light (Part I) (Nabil Kanso : Ombre et lumière, première partie), inaugurée au DAC le 23 juillet. Il s’agit de la première grande exposition individuelle de l’artiste dans son pays natal. Ouverte au public du 24 juillet au 19 septembre 2026, elle se prolonge à la Dalloul Art Foundation avec Darkness and Light (Part II), qui rassemble jusqu'au 24 septembre 242 dessins de la série Leaves from the Theatre of War (Feuillets du théâtre de la guerre). Ces deux volets composent la présentation la plus complète de son travail jamais organisée au Liban. C’est ce Liban-là que Nabil Kanso a peint.

Un retour attendu depuis dix ans

Né à Beyrouth en 1940, Nabil Kanso quitte le Liban à 21 ans avant de bâtir une carrière internationale longue de plus de cinq décennies. Son œuvre traverse la guerre, la littérature, la mythologie, la musique et l’histoire, tout en explorant la résilience de l’être humain. Il meurt en 2019, à l’âge de 79 ans, sans avoir pu réaliser le souhait qu’il partageait avec sa famille : présenter une grande exposition dans son pays.

Pour Bassel Dalloul, fondateur du DAC et de la Dalloul Art Foundation, ramener le travail de Kanso à Beyrouth concrétise un projet mûri de longue date. Depuis plusieurs années, il collabore avec la famille afin de faire redécouvrir l’artiste à travers le monde. Après la création du collectif, le DAC a ainsi été officiellement chargé de représenter la succession Nabil Kanso.

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« The Split of Life, comme il l’appelait, est une série d’environ 88 peintures de dimensions monumentales, explique Dalloul à L’Orient-Le Jour. Dans cette région du monde, la guerre et la destruction font constamment partie de nos vies. Nabil Kanso a abordé ce sujet d’une manière si brute, si honnête et si implacable que son travail est aussi pertinent aujourd’hui qu’il l’était il y a cinquante ans. »

Initialement prévue plus tôt dans l’année, l’exposition a été reportée en raison de la récente guerre. Lina Fansa, responsable de la communication du DAC, se souvient avoir mené les recherches et travaillé sur le court documentaire qui accompagne le parcours alors que le Liban était encore sous les bombardements. Cette expérience a fait naître chez elle un troublant écho entre les tableaux de Kanso et le présent. « Il savait montrer ce que les gros titres ne pouvaient pas raconter », confie-t-elle.

L’ombre, la lumière et la condition humaine

Au fil du parcours, les dimensions des peintures imposent une expérience presque physique. Figures, mouvements et strates de couleurs enveloppent le visiteur. L’obscurité s’impose souvent dès le premier regard, mais plus on s’attarde devant les toiles, plus leur complexité se dévoile.

Daniel Kanso, fils de Nabil et co-commissaire de l’exposition avec Bassel Dalloul, souligne que les créations de son père ne se limitaient jamais aux conflits qu’elles représentaient.

« Lorsqu’une peinture semblait en apparence parler de la guerre, elle racontait toujours bien davantage, explique-t-il. Elle interrogeait notre humanité, notre manière de réagir en temps de guerre, les transformations que celle-ci provoque, ce que nous perdons ou ce que nous emportons avec nous. »

Ce regard traverse l’ensemble de Darkness and Light. Aux côtés de Lebanon, 1983 figurent notamment Lebanon 1977: Vortices of Wrath (Liban 1977 : tourbillons de colère) et Blazing Vortices: Lebanon Summer of 1982 (Sabra and Shatila) (Tourbillons ardents : Liban, été 1982 – Sabra et Chatila), ainsi que des œuvres consacrées à la nature, à la mythologie, au déracinement et à la mémoire.

« Au fond, il cherchait par sa peinture à nous montrer que ce qui nous rassemble est bien plus fort que ce qui nous sépare », poursuit Daniel.

Nabil Kanso dans son atelier, entouré de ses œuvres. Photo d’archives avec l’aimable autorisation de la famille Kanso et de la Fondation Dalloul


L’homme derrière les toiles

Une autre histoire se dessine en marge des immenses compositions : celle de Nabil Kanso, le père.

Daniel évoque une maison où l’art faisait partie du quotidien. Son père travaillait sans relâche, tantôt dans son atelier, tantôt sur une feuille ou devant un chevalet installé dans la salle à manger ou la cuisine. La littérature, l’art et les conversations sur la vie rythmaient leurs journées. « C’était un père très attentionné, très présent dans nos vies, raconte-t-il. Nous passions beaucoup de temps ensemble. »

Lilly Kanso, la fille de l’artiste, conserve des souvenirs semblables. Lors de l’inauguration, elle parcourait les salles aux côtés de sa mère, échangeant avec passion avec les visiteurs. Son enthousiasme donnait aux tableaux une dimension personnelle, comme si leur créateur se trouvait encore parmi eux, à travers les récits de sa famille.

Elle se souvient d’un épisode de son enfance. Après avoir renversé de la peinture sur le sol, elle s’était mise à peindre à son tour. Se tournant fièrement vers son père, elle lui avait lancé : « Papa, regarde, je suis peintre. » Il lui avait souri avant de répondre : « Oui, tu l’es. »

Une conversation qui se poursuit

Pour Dalloul, ce retour au Liban survient à un moment où les questions soulevées par Kanso restent douloureusement familières. « Nous avons appris à considérer comme normale la vie surréaliste que nous menons dans cette partie du monde, mais elle n’a rien de normal, affirme-t-il. Les sujets abordés par Nabil Kanso sont aussi pertinents aujourd’hui qu’au moment où il les a peints. Nous vivons ce qu’il a peint. » C’est cette actualité que le DAC espère faire découvrir aux jeunes générations.

Daniel voit dans l’héritage de son père une leçon de persévérance et une foi profonde en une humanité commune. « Malgré toutes les difficultés, il a continué à présenter ces œuvres au public, à tenter de rapprocher les êtres et à dépasser les divisions », dit-il.

Pour Lilly, l’événement revêt aussi une dimension profondément intime. « Présenter cette exposition, c’est comme ramener chez lui une part essentielle de ce qu’il était », confie-t-elle dans le communiqué de presse.

C’est peut-être ce qui confère à la première salle une telle puissance. Face à Lebanon, 1983, les visiteurs contemplent cet immense paysage de feu, de peur et de mouvement. Au cœur du chaos subsistent pourtant la couleur, la lumière et la possibilité de porter un nouveau regard.

Dès l’entrée au Dalloul Artist Collective (DAC), une toile aimante le regard. Au premier abord, Lebanon, 1983 paraît presque belle tant son intensité fascine : une vaste étendue d’orange, de bleu profond, de rouge et de brun terreux, emportée dans une tempête de couleurs. Avec ses 3 mètres sur 8,5, l’œuvre est si monumentale qu’il est impossible de l’embrasser d’un seul regard.Puis les détails surgissent. Coiffé d’une amémé blanche, le turban traditionnel, un homme fixe le spectateur d’un air sidéré. Deux femmes tendent les bras l’une vers l’autre, saisies dans un mouvement de panique. Plus bas, une autre serre contre elle son bébé, terrorisée. Autour d’elles, les immeubles brûlent, les silhouettes se tordent et se fondent dans la composition, tandis que le paysage lui-même semble s’effondrer...
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