Mona Zaki incarne Oum Kalthoum dans « El-Sett », prêtant à la légende une intensité sobre et une autorité magnétique. Photo Synergy Films
Alors que l’exposition « Divas : d’Oum Kalthoum à Dalida » vient de s’achever au musée Sursock, après avoir attiré près de 39 000 visiteurs – un chiffre remarquable dans le paysage culturel libanais actuel – le film El-Sett prolonge à l’écran ce moment d’intensité rare à Beyrouth. Comme un passage de relais entre les cimaises et la salle obscure, le cinéma prend le flambeau du musée. L’un referme une fresque historique, l’autre ouvre un récit incarné. Ensemble, ils auront composé un diptyque précieux : ici la biographie filmée d’Oum Kalthoum, là une traversée chorale des grandes divas arabes, redonnant chair à ces femmes qui ont façonné l’imaginaire musical et cinématographique du monde arabe au XXe siècle.
Née en 1898, au tournant du XXe siècle, dans un village du delta du Nil, Oum Kalthoum commence son parcours loin des ors et des théâtres mythiques qui feront plus tard sa gloire. Enfant, elle chante le Coran déguisée en garçon aux côtés de son père. Très tôt, sa voix sidère. Mais plus encore que le don, c’est la conscience aiguë de sa destinée qui la distingue. En 1923, au Caire, elle s’émancipe de sa famille, s’entoure de musiciens et d’intellectuels, transforme son répertoire : une diva naît, mais une diva d’un genre inédit.
C’est précisément ce que restitue avec finesse El-Sett, réalisé par Marwan Hamed. Parfaitement documenté, le film nous replonge dans l’Égypte de la Belle Époque, avec ses soirées somptueuses, son élégance cosmopolite, ses salons cultivés et ses théâtres légendaires. Il fait revivre une société en pleine effervescence, entre traditions et modernité, entre raffinement mondain et mutation politique. Mais surtout, il dépasse la simple célébration de la légende pour révéler une femme d’exception : une stratège, une bâtisseuse de pouvoir culturel.
« L’Astre de l’Orient » devient un pouvoir
Car Oum Kalthoum n’est pas seulement une voix. Elle est une institution. Le film la montre comme une négociatrice redoutable : elle choisit ses compositeurs et ses paroliers, impose ses cachets, contrôle son répertoire, façonne méticuleusement son image publique. À une époque où les femmes sont largement exclues des sphères de décision, elle crée son propre centre de gravité. Elle ne se contente pas d’être une star : elle devient un pouvoir.
Chaque premier jeudi du mois, pendant près d’un demi-siècle, ses concerts retransmis en direct sur Radio Le Caire suspendent le temps. L’Égypte et le monde arabe s’arrêtent pour écouter. Les chansons s’étirent, portées par l’improvisation et la puissance inégalée de sa voix, menant le public à l’extase. Elle devient « l’Astre de l’Orient ». Mais derrière l’ivresse collective, El-Sett met en lumière une intelligence politique hors norme.
Sans être officiellement engagée, Oum Kalthoum comprend très tôt que sa voix est un instrument de cohésion nationale. Elle traverse monarchie, révolution, nassérisme et demeure centrale. Elle sait quand se rapprocher du pouvoir, quand garder ses distances, comment devenir la voix de la nation plutôt que celle d’un régime. Son alliance avec Gamal Abdel Nasser la transforme en ambassadrice de l’arabisme, mais le film insiste : elle ne se laisse jamais absorber. Elle reste souveraine de son rôle.
Le film révèle également une gestion étonnamment moderne de la célébrité. Oum Kalthoum apparaît comme une véritable pionnière du « branding » personnel : rareté calculée, mystère entretenu, contrôle strict des apparitions, sacralisation du concert mensuel. Elle comprend que le mythe se fabrique autant que la musique. La légende n’est pas seulement chantée : elle est construite.
Une souveraineté sans couronne
Mais ce pouvoir a un prix. El-Sett laisse transparaître une solitude structurelle. Elle aime sans se livrer entièrement, se marie tard, refuse toute forme de dépendance. Ce n’est pas seulement de l’indépendance : c’est le coût intime du pouvoir. La diva est aussi une femme seule, protégée par son rang autant qu’isolée par lui.
Le film suggère même une figure quasi monarchique. Le clin d’œil au roi Farouk dessine une rivalité symbolique. Là où le roi perdra son trône, elle ne le perdra jamais. Elle incarne une autre forme de royauté populaire, affective, culturelle. Une souveraineté sans couronne, mais avec une fidélité absolue du peuple.
Parmi les scènes les plus subtiles, celle du mouchoir – conseillé par la princesse Ferial – devient un geste fondateur. À l’origine simple protection mondaine, il se transforme en signe de rang. Peu à peu, ce détail pratique devient une frontière symbolique : entre la femme et la légende, entre la proximité et l’inaccessibilité. Oum Kalthoum s’approprie ce code aristocratique et le transforme en signature personnelle. Le mouchoir n’est plus un accessoire : il devient langage, rituel, icône. Un pouvoir féminin doux, mais absolu.
C’est peut-être là que réside la modernité paradoxale d’Oum Kalthoum telle que El-Sett la révèle : ultra-traditionnelle dans l’esthétique, radicalement moderne dans la gestion, conservatrice dans l’image et révolutionnaire dans la posture féminine.
Une souveraineté jusqu’au bout
La dernière partie du film donne à la légende une dimension presque épique. Après la guerre de 1967, Oum Kalthoum entreprend une vaste tournée internationale, notamment à l’Olympia, non pour sa gloire, mais pour une cause : venir en aide aux soldats blessés et aux victimes de la guerre. Partout, les foules se pressent, non seulement pour entendre la diva, mais pour participer à un élan collectif.
La tournée permet de lever 8,7 millions de dollars ainsi que 100 kilos d’or, recueillis notamment grâce à un mouvement spontané de femmes offrant leurs bijoux dans un geste de solidarité nationale. Oum Kalthoum elle-même donne tous ses propres bijoux à la cause. Le film montre alors une souveraine d’un autre ordre : une reine sans trône, mais avec une autorité morale absolue.
Elle meurt en 1975. Ses funérailles prennent l’ampleur d’un événement national. Des foules immenses accompagnent celle qui fut bien plus qu’une chanteuse : une voix, une mémoire, une incarnation de la nation. Une grande artère du Caire porte désormais son nom, comme pour inscrire à jamais sa trace dans la géographie autant que dans l’histoire.
Ainsi se referme le portrait que propose El-Sett : non celui d’une simple diva, mais celui d’une femme qui a compris avant tous les autres que la culture est une forme de pouvoir – et qui a su, toute sa vie, en exercer la souveraineté avec une intelligence, une discipline et une grandeur sans équivalent.


Bahreïn soutient Joseph Aoun et rejette toute ingérence étrangère au Liban