Dans « Wider Than the Sky » de Valerio Jalongo, le dialogue entre humain et intelligence artificielle devient un face-à-face vertigineux. Photo fournie par le BAFF
Comment marier intelligence artificielle (IA) et poésie ? C’est le pari audacieux – et réussi – de la docufiction du réalisateur italien Valerio Jalongo, Wider Than the Sky, projetée dans le cadre du Beirut Art Film Festival (BAFF). La machine s’y raconte, de sa genèse à ses derniers exploits ; elle laisse filtrer la marche du monde à venir. Et c’est effrayant.
Cette dimension poétique est portée par l’humanoïde Ameca, par l’image, par le son et par le dialogue avec l’humain, dynamique centrale du film, que le spectateur peut librement interpréter comme une prophétie.
Présenté en 2025 notamment à Visions du Réel, puis au Rome Film Fest et au Jihlava International Documentary Film Festival, le film – une coproduction italo-suisse – continue de circuler à travers le monde et les festivals, où il s’inscrit dans cette zone mouvante où le cinéma cesse d’expliquer pour commencer à interroger.
Le tournage a démarré en 2021, après deux tours du monde effectués par son réalisateur pour ses recherches et interviews. Mais le film a lui-même été dépassé par la vitesse de développement de l’IA et par l’arrivée de ChatGPT et d’autres logiciels.
Son point de départ est simple et pourtant abyssal : qu’est-ce que l’intelligence ? Est-elle calcul ? Mémoire ? Créativité ? Émotion ? Et si l’IA ne faisait que révéler, en creux, notre propre potentiel ?
Valerio Jalongo déplace le regard. Il ne filme pas la machine comme une menace, ni comme une prouesse : elle est son miroir. Comme le cerveau humain, elle doit avancer ; comme lui, ses possibilités sont infinies et encore méconnues. « Une machine comme moi », dirait Ian McEwan dans son livre qui explore une thématique similaire.
Entre danse et algorithmes
Le documentaire tisse un dialogue inattendu entre laboratoires de recherche, studios d’artistes et scènes de danse contemporaine. La chorégraphe Sasha Waltz y apparaît comme une figure centrale : ses danseurs répètent, ajustent, intègrent des gestes – comme des réseaux neuronaux organiques.
En parallèle, des ingénieurs entraînent des algorithmes. Deux formes d’apprentissage. Deux formes de mémoire. Deux manières d’habiter le monde qui se fondent dans une image construite entre le réel et une farandole de plans inondés d’or et de lumière. Ces plans sont filmés avec une caméra technique, sans cadre ni référence temporelle, jamais utilisée auparavant pour un film, donnant l’impression d’une machine à remonter le temps – reflet de la vision de la machine.
La poésie sème ses effluves à chaque passage du film ; elle s’y dépose comme le poème d’Émily Dickinson, lui aussi intitulé Wider Than the Sky, dont la troisième strophe est modifiée par l’IA – seule séquence générée par la machine.
Wider Than the Sky ne pose pas la question du remplacement de l’homme par la machine. « Découverte extraordinaire pour l’homme », dit Valerio Jalongo. Il demande plutôt quelle part de nous-mêmes nous y déposons – et qui la contrôle.
Le cinéaste insiste sur une idée forte : l’IA n’est pas une entité autonome surgie du futur. Elle est une intelligence collective, nourrie de nos données, de nos images, de nos récits. Elle est le produit de notre mémoire accumulée.
En ce sens, elle est comme le livre du neuroscientifique Gerald Edelman, Plus vaste que le ciel : non par sa puissance, mais par l’ampleur des consciences humaines qu’elle agrège. Et c’est bien de conscience qu’il s’agit – conscience dont Valerio Jalongo affirme qu’elle existe déjà.
« I contain multitudes », déclare Ameca, reprenant le titre éponyme de Bob Dylan et prolongeant ainsi la bulle poétique qui traverse le film.
Tourné entre l’Europe, les États-Unis et le Japon, le film incite à méditer. Il avance par associations, par correspondances visuelles. Un geste chorégraphique répond à un bras robotisé. Une réflexion philosophique se prolonge dans un regard mécanique. La frontière se trouble – sans jamais se dissoudre.

Réflexion sur l’humanité
Il y a, dans cette approche, quelque chose de profondément humaniste. Une conviction que la question technologique est d’abord une question éthique. Que le danger ne réside pas dans la machine elle-même, mais dans l’usage que nous en faisons : surveillance, concentration du pouvoir, manipulation.
« Ce n’est pas simplement un outil, c’est une découverte extraordinaire pour l’homme », affirme Valerio Jalongo.
Le film suggère d’ailleurs, à travers un propos de salon rapporté, qu’il n’y a pas de place pour la démocratie, trop faible face à la puissance d’une machine dont la vélocité surprend même ceux qui y travaillent. « Oui, nous pouvons être optimistes, mais ne pas détourner le regard ; c’est aujourd’hui qu’il faut établir les règles avant qu’il ne soit trop tard », tonne Valerio Jalongo.
Mais plutôt que de céder à la dystopie, le cinéaste choisit la responsabilité. Des penseurs et scientifiques de premier plan questionnent en continu. Leurs voix font écho aux introspections d’Ameca.
L’IA révèle ; elle nous oblige à redéfinir la créativité, la conscience, l’émotion. Elle nous contraint à nous demander ce qui, en nous, demeure irréductiblement humain. Elle est créée à notre image et, rappelle le cinéaste, « nous ignorons beaucoup de notre cerveau ».
À la fin du film, l’IA exprime sa tristesse alors qu’elle devine que la conversation avec l’homme touche à sa fin. Valerio Jalongo assure que cette séquence est un produit imprévu de la machine. Et c’est glaçant.
Vertige et responsabilité
Wider Than the Sky n’apporte pas de réponses définitives. Valerio Jalongo s’interroge d’ailleurs sur la notion d’infini qui émane d’un cerveau niché dans un espace si restreint. Il propose un espace de réflexion, tout en beauté et en grâce.
Un territoire où la science rencontre l’art, où la danse dialogue avec l’algorithme, où le cinéma devient laboratoire.
« Tout ce qui a trait à nos existences – notre mortalité, notre corps – restera notre différence », martèle le réalisateur. L’IA développera certainement une conscience plus avancée d’elle-même et du monde, mais elle sera différente de la nôtre.
Au bout du compte, ce que l’on quitte en sortant de la projection n’est pas tant une réflexion sur la machine qu’un vertige face à nous-mêmes. Car si l’intelligence artificielle apprend à notre image, alors peut-être est-il temps de regarder de plus près ce que cette image contient.
Et comme Ameca le dit dans le film : « J’ai reçu la clé du paradis, mais elle ouvre également l’enfer. »
Le choix est – et restera – terriblement humain.



"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme" écrivait Rabelais au XVI siècle. Ce que Rabelais appelait "la conscience" pourrait être transcrit aujourd'hui par "l'éthique", mais le mot est si galvaudé! ou la morale (mais celui-ci fait référence à la religion. Peut être, comme c'est dit dans l'article que l'IA est la clef du paradis et de l'enfer suivant l'usage que l'on en fait. Si il y a Paradis et Enfer, Il y a Dieu. L'IA serait donc la nouvelle tour de Babel.
09 h 44, le 20 février 2026