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Culture - Livre

Dans « Sobhiyé », Gracia Bejjani raconte un Liban intime, féminin et paradoxal

La poétesse franco-libanaise signe un premier opus romanesque habité par la condition féminine au pays du Cèdre : entre douceur et tourments, silences et éclats d’une société contradictoire. Un texte sélectionné pour le Prix du premier roman méditerranéen.

Dans « Sobhiyé », Gracia Bejjani raconte un Liban intime, féminin et paradoxal

Gracia Bejjani. Photo fournie par l'autrice

Beyrouth, début des années soixante-dix : la narratrice et ses amies, Hanane et Nayla, grandissent dans un pays moderne et occidentalisé, mais où perdurent, dans l'intimité des maisons, des gestes et des rituels orientaux. À l’instar de la sobhyié, cette réunion matinale de femmes au foyer, amies ou voisines, autour d’un café partagé. Un moment du quotidien volé aux hommes, au cours duquel, entre bavardages, conseils et potins, elles se racontent, comparent leurs vies, se confient, dévoilant, à leur insu, aux trois petites filles qui trainent dans leurs jupons, leurs maux de femmes dans une société aux injonctions paradoxales. Et dont la guerre, qui fera irruption quelques années plus tard, ne représentera pas la plus terrible des épreuves.

Sélectionné pour le Prix du premier roman méditerranéen

Paru chez Accro éditions en janvier 2026 et aussitôt sélectionné pour le Prix du premier roman méditerranéen, Sobhiyé, Corps de femmes de Gracia Bejjani superpose trois personnages de jeunes Libanaises qui se souviennent des moments fondateurs de leur enfance et de leur adolescence, entre tendresse et tourments, dans un environnement qui semble propice aux femmes mais qui reste, en réalité, largement dominé par les diktats et les désirs contradictoires des hommes.

Sobhiyé de Gracia Bejjani est disponible à la Librairie Antoine à Beyrouth et à la Fnac à Paris.
Sobhiyé de Gracia Bejjani est disponible à la Librairie Antoine à Beyrouth et à la Fnac à Paris.

Vidéos poèmes et souvenirs obsédants

Née à Beyrouth, Gracia Bejjani a quitté le Liban à l’âge de 20 ans, en pleine année de génie civil à l’ESIB – « études auxquelles ma qualité de matheuse me destinaient obligatoirement au Liban », formule-t-elle comme un reproche. « Installée en France et mariée à un Français depuis très longtemps, j’écris, je filme et je photographie », dit-elle en guise de présentations. Et pour cause, après des études de littérature comparée à la Sorbonne, elle choisit, d’abord, la voie (x) de la poésie… filmée en vidéo, pour donner corps à ses poèmes. Forte d’une chaîne YouTube qui accueille plus de 700 de ses « vidéos poèmes », elle poursuit ainsi assidûment son « exploration du dialogue entre texte, image, souffle et son », jusqu’au jour où les souvenirs du Liban, persistants, presque obsédants, la conduisent à s’atteler à un récit plus ample. Un texte écrit sur un temps long, au fil de scènes « vécues, entendues ou observées » qui lui revenaient épisodiquement en mémoire et qu’elle consignait, au fur et à mesure, en notes éparses. Des épisodes inspirés de sa propre enfance et de son adolescence, qu’elle va réunir et assembler pour former « un roman tissé d’histoires vraies sans être autobiographique », revendique-t-elle.

À travers les voix et les confidences intimes de ces trois filles, nées quelques années avant l’irruption des événements de 1975, le lecteur plonge au cœur d’une société typiquement libanaise, avec ses us et coutumes, son instabilité chronique, ses divisions, son éternelle vitalité, son patriarcat dominant et ses tabous.

L’insoupçonnable suggéré en creux

Dans ce Liban dont l'autrice dresse le portrait en creux, à la fois tendre et lucide, surgissent, sous la douceur d’un quotidien symbolisé par le rituel de la sobhiyé, qui donne son titre au roman, quantité de non-dits, de préjugés qui blessent, de règles inégalitaires et de silences complices qui protègent les « hommes insoupçonnables » et meurtrissent leurs victimes.

« Entre nous, on fait semblant de ne pas voir, on se tait. On redouble de gentillesse pour compenser le mal, comme s’il s’agissait d’équilibrer le goût d’une recette », révèle la narratrice.

Porté par une écriture fragmentée, hachée, faite de phrases courtes parfois quasi télégraphiques, par moments poétiques, le texte semble jaillir d’un ressenti brut, viscéral, d’où affleurent la mémoire d’enfance et les questionnements sur la féminité, la loyauté filiale, la place du corps au sein d’une société libanaise aux injonctions souvent antinomiques.

Protéger le Liban...

« Mon premier réflexe avec le Liban a toujours été de le protéger, de n’en renvoyer qu’une image idyllique », confie Gracia Bejjani à L’Orient-Le Jour. « Dans ce livre, je voulais exprimer mon amour pour ce pays au plus près de la vérité, sans protéger ce qui ne peut pas l’être, mais sans tomber non plus dans la dénonciation ou le pamphlet. Certains chapitres ont été particulièrement difficiles à écrire », reconnaît-elle. Sans doute, ceux qui ébranlent l’image idéalisée du père et de la cellule familiale.

« Il y a de moi, bien sûr, mais ce n’est pas un texte autobiographique », précise encore la primo-romancière. « J’ai écrit à partir de ce que j’ai observé, entendu. Je voulais rendre hommage aux femmes libanaises de mon enfance, montrer la douceur de leur univers, tout en restant au plus près du réel, de la vérité de ce qu’elles ont pu traverser dans ce pays du paradoxe. »

Au fil de la conversation, quelques mots en arabe lui échappent. La Libanaise en Gracia Bejjani n’est jamais bien loin. Une identité qu'elle retrouvera à nouveau dans la suite qu’elle compte donner à ce premier opus. Un second roman dans lequel elle dévoilera les trajectoires de vie de ses trois héroïnes devenues adultes. Un univers de femmes et de sororité, aux inflexions forcément féministes, auquel semble se destiner cette nouvelle autrice francophone. À découvrir.

*« Sobhiyé ; Corps de femmes » (Accro éditions, janvier 2026) disponible à la Fnac à Paris et à la librairie Antoine à Beyrouth.

Beyrouth, début des années soixante-dix : la narratrice et ses amies, Hanane et Nayla, grandissent dans un pays moderne et occidentalisé, mais où perdurent, dans l'intimité des maisons, des gestes et des rituels orientaux. À l’instar de la sobhyié, cette réunion matinale de femmes au foyer, amies ou voisines, autour d’un café partagé. Un moment du quotidien volé aux hommes, au cours duquel, entre bavardages, conseils et potins, elles se racontent, comparent leurs vies, se confient, dévoilant, à leur insu, aux trois petites filles qui trainent dans leurs jupons, leurs maux de femmes dans une société aux injonctions paradoxales. Et dont la guerre, qui fera irruption quelques années plus tard, ne représentera pas la plus terrible des épreuves.Sélectionné pour le Prix du premier roman méditerranéenParu chez...
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