Fondateur de la Banque Intra, Palestinien visionnaire, trahi par une élite corrompue, il incarne le destin d’un Liban capable de briller mais livré à ses prédateurs. Près de soixante ans après la faillite spectaculaire de la Banque Intra, l’histoire de Youssef Beidas continue d’agir comme un révélateur implacable des fragilités structurelles du Liban. Né en 1912 et disparu en 1968, ce banquier libanais d’origine palestinienne fut à la fois l’artisan du plus grand succès financier qu’ait connu le pays et, malgré lui, la figure emblématique de l’un de ses effondrements les plus traumatisants. Au sommet de sa puissance, Intra Bank n’était pas seulement la première institution financière du Liban et du monde arabe : elle contrôlait des actifs stratégiques majeurs, dont la Middle East Airlines, le Casino du Liban, des hôtels, des ports et des participations industrielles, incarnant une vision intégrée et souveraine de l’économie nationale.
Najib Alameddine l’affirme : « L’effondrement de la Banque Intra a été le début de l’effondrement du Liban et de son système politique. Depuis l’indépendance, des gouvernements corrompus ont affligé le pays d’une maladie fatale, jusqu’à la guerre civile de 1975, qui a menacé son existence même. »
En 1966, Intra Bank s’écroule sous l’effet de la hausse des taux américains et européens, provoquant des retraits massifs de pétrodollars. L’élite libanaise, incapable de tolérer une banque nationale d’envergure mondiale, s’acharne sur Youssef Beidas, Palestinien né à Jérusalem, réfugié à Beyrouth après la Nakba, fondateur de l’institution financière la plus importante de l’histoire du Liban.
Beidas, parti d’un modeste bureau avec 4 000 dollars, attire les capitaux palestiniens, puis syriens et du Golfe. Son atout : une intelligence hors norme, qui lui permet de bâtir un empire impossible à transmettre. Mais il n’est pas un voleur et refuse de se fondre dans la république des marchands et seigneurs féodaux effrayés par son génie. La classe dirigeante utilise la crise d’Intra pour l’éliminer et plonger l’économie libanaise dans l’abîme.
Youssef Beidas meurt seul en Suisse, héros d’un roman jamais écrit, traversant le ciel de Beyrouth comme une météorite. Son effacement annonce celui de la ville elle-même. Aujourd’hui, Beyrouth n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut : une explosion de culture, de richesse et de modernité inachevée, étouffé par une élite dépourvue de vision et obsédée par le pouvoir.
Le parallèle est saisissant avec la tragédie contemporaine : les banques zombies pillent les déposants, spéculent sur une dette publique insolvable et détruisent le système économique libanais. Beidas, lui, incarnait un Beyrouth en essor, plein de possibilités, miroir des aspirations arabes. Sa chute reflète les contradictions profondes de la ville : un pouvoir sectaire et raciste, une élite de réfugiés et d’aventuriers exploitant le chaos. Le génie tombait sous les coups de ceux qu’il avait éblouis.
Comparer les erreurs de Beidas aux pillages actuels est humiliant. Les banques contemporaines ne sont pas des aventures audacieuses : ce sont des vols organisés, transformant l’économie en un jeu de dupes, croyant que le monde les sauvera de l’effondrement. Mais le système s’effondre, entraînant avec lui la nation entière.
Kamal Dib, dans L’Empire Intra et les baleines de l’argent au Liban, raconte l’histoire de Beidas comme un choc entre un homme hors des cadres traditionnels et les structures politiques libanaises. Beidas a misé sur le chehabisme déjà fragile face aux pouvoirs traditionnels. Unique, audacieux, arrogant, il ne recule jamais, croyant que Beyrouth était un mélange d’aventure et de hasard, sans institutions pour limiter l’aventurier ou tempérer le joueur.
La destruction délibérée d’Intra révèle la déchéance d’une classe de voleurs qui surpassera toute imagination dans l’ère actuelle de faillite totale. Les « shalmastis » – charlatans et escrocs – ont ramené Beyrouth à son état du XIXe siècle : sans port, sans banques, sans presse.
Pourtant, du fond de sa tombe, Beidas semble à la fois pleurer et rire : pleurer pour Jérusalem et Beyrouth, rire car le temps a vengé celui qui fut trahi par des voleurs et des imbéciles croyant construire un empire.
Youssef Beidas demeure le symbole d’une ville et d’un pays qui pouvaient briller, mais qui furent trahis par ceux qui n’avaient ni vision ni honneur. Et si sa vengeance n’a pas été immédiate, elle réside dans l’histoire, où la justice du temps surpasse les manœuvres des hommes.
Wadih El-KHAZEN
Ancien ministre et doyen du Conseil central maronite
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