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Le Liban à l’heure de la « vassalisation heureuse »


«Personne ne veut de cette loi. Ni les trois présidents (Aoun, Salam, Berry), ni les ministres, ni les députés, ni les propriétaires de banque. Et pourtant, tout le monde finira par la voter, car telle est la volonté de « l’extérieur ». » Cette phrase, c’est l’un des plus proches conseillers de Nabih Berry qui me l’a dite en réponse à une question sur les chances que le projet de loi sur le trou financier soit voté au sein d’un Parlement qui y est largement opposé. L’homme connaît assez bien la politique libanaise pour savoir comment ça marche. Il sait que tout le monde, des députés aux trois présidents, navigue entre ses convictions (quand ils en ont), ses intérêts et surtout les recommandations, qui ressemblent de plus en plus à des injonctions, des pays qui comptent, États-Unis et Arabie saoudite en tête.

Dans la même veine, un ministre et un député de premier plan me racontaient récemment comment ils avaient vu nombre de leurs collègues changer leur vote en pleine séance parlementaire consacrée à la loi sur le secret bancaire, après avoir reçu des messages WhatsApp d’émissaires étrangers les appelant à la faire passer.

On pourrait dire que le Liban a toujours fonctionné comme cela. Qu’aucun président n’y a jamais été élu sans interférence étrangère et que celle-ci est devenue si consubstantielle à notre façon de faire de la politique que personne ne la remet en question ou même ne s’en cache.

Il n’y avait ainsi aucune gêne dans la voix de Nagib Mikati au moment de raconter, dans une interview avec al-Jadeed, les coulisses de sa nomination en 2005. À l’époque, c’est le président français Jacques Chirac qui, après s’être entendu avec la maison Hariri, demande à son homologue algérien, Abdelaziz Bouteflika, d’appeler le roi Abdallah d’Arabie saoudite ainsi que le président syrien Bachar el-Assad, afin que l’un et l’autre valident ce choix. Trois présidents et un roi pour nommer le Premier ministre d’un pays grand comme un département français…

En apparence, tout cela devrait nous paraître bien loin aujourd’hui. Nous vivons à l’ère du « nouveau Liban » de Joseph Aoun et de Nawaf Salam, de la chute du régime Assad, de l’affaiblissement de l’axe iranien et de la fin de la domination du Hezbollah. Et pourtant, nous ne sommes pas plus souverains que nous l’étions hier. Les acteurs ont changé, pas les règles du jeu. Aux Syriens et aux Iraniens se sont substitués les Américains, les Saoudiens et les Israéliens. Chacun joue son rôle. À l’Israélien le militaire, à l’Américain le politique et au Saoudien le financier.

L’avenir du Liban se décide ainsi à Washington, à Riyad, à Tel-Aviv et, désormais dans une moindre mesure, à Téhéran. Ce sont eux qui fixent le cap, qui définissent les priorités et qui décident, in fine, de tout. De l’élection de Joseph Aoun, du calendrier de désarmement du Hezbollah, des réformes essentielles et de la tenue ou non des élections législatives.

Nous sommes un pays sous tutelle. Et les tuteurs ont décidé que le Liban devait sortir du giron iranien, normaliser progressivement ses relations avec Israël, ouvrir une nouvelle relation avec la Syrie, se rabibocher avec les pays du Golfe et mettre en œuvre quelques grandes réformes pour prouver son sérieux. Ils ordonnent et nous exécutons, malgré les bavardages. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire.

La trajectoire est toute tracée : restructuration bancaire, accord avec le Fonds monétaire international, sortie de la liste grise du Groupe d’action financière, désarmement complet du Hezbollah, accord de paix avec Israël… même si certaines zones d’ombre demeurent sur les contours politiques (en interne) et géopolitique (vis-à-vis d’Israël et de la Syrie) de cette vision.

Alors, au fond, rien n’a changé ? Ce serait réducteur de le dire. Car cette tutelle n’est pas comparable à la précédente ni dans sa nature ni dans sa finalité. Les habitants du Sud, bombardés quotidiennement par l’aviation israélienne, ne seront certainement pas du même avis mais, globalement, le pays va mieux. Il va en tout cas mieux que l’année dernière même si moins bien que nous le voudrions.

Pour la première fois depuis des décennies, la tutelle n’a pas que des effets négatifs sur le Liban et permet même de contourner plusieurs obstacles internes qui empêchaient la mise en œuvre de changements qui sont objectivement dans l’intérêt du pays. Le Liban vit ainsi à l’heure de la « vassalisation heureuse », une expression qui moque la soumission européenne aux États-Unis, remise au goût du jour par l’excellente revue Le Grand Continent.

Alors doit-on se contenter de cela ? Accepter de ne pas être maîtres de notre destin à la condition que cela nous soit potentiellement bénéfique ? Si seulement les choses étaient aussi simples.

D’abord, rien ne dit que le rouleau compresseur extérieur parviendra à mater toutes les résistances intérieures. Car ceux qui s’opposent à cette tutelle ne le font absolument pas par amour pour la souveraineté, mais parce que rien n’est plus dangereux pour eux que le changement. Telle en est ainsi de la grande mafia (le Hezbollah) mais aussi des petites mafias (dont le lobby bancaire) qui font la loi dans le pays. En dépit de l’immense pression qu’il subit, le Hezbollah refuse encore de rendre ses armes au nord du Litani, et rien ne semble pouvoir le convaincre de le faire si ce n’est un ordre iranien. Quant aux succès des réformes, le vote sur le projet de loi sur le trou financier sera un bon test des rapports de force entre l’interne et l’externe sur ce sujet.

Ensuite, nous ne savons toujours pas à quelle sauce nous allons être mangés. En admettant que les obstacles internes soient surmontés, nos tuteurs seront-ils de bons samaritains ? Se retireront-ils du Sud ? Accepteront-ils que nous ne puissions pas signer la paix avec Israël à tout prix ? À quel moment nous sacrifieront-ils sur l’autel de leurs propres intérêts ?

Il n’est jamais bon de ne compter que sur autrui.

Enfin, et même dans le meilleur scénario possible, il faut réaliser d’où l’on vient si l’on ne veut pas déchanter à nouveau assez vite. Tutelle ou non, le Liban est un pays cassé. On ne peut pas lui demander de courir avant de le soigner. Sous risque de réveiller trop de blessures.

«Personne ne veut de cette loi. Ni les trois présidents (Aoun, Salam, Berry), ni les ministres, ni les députés, ni les propriétaires de banque. Et pourtant, tout le monde finira par la voter, car telle est la volonté de « l’extérieur ». » Cette phrase, c’est l’un des plus proches conseillers de Nabih Berry qui me l’a dite en réponse à une question sur les chances que le projet de loi sur le trou financier soit voté au sein d’un Parlement qui y est largement opposé. L’homme connaît assez bien la politique libanaise pour savoir comment ça marche. Il sait que tout le monde, des députés aux trois présidents, navigue entre ses convictions (quand ils en ont), ses intérêts et surtout les recommandations, qui ressemblent de plus en plus à des injonctions, des pays qui comptent, États-Unis et Arabie saoudite en...
commentaires (13)

Le Hezbollah ne doit pas rendre ses armes du nord du Litanie tant que la grande muette est démunie du strict minimum pour défendre le pays en cas de guerre ouverte avec Israël. Que ceux qui tiennent au désarmement du parti devra nous offrir les garanties sécuritaires qui nous mettent à l’abri des prédateurs.

Hitti arlette

19 h 00, le 10 février 2026

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Commentaires (13)

  • Le Hezbollah ne doit pas rendre ses armes du nord du Litanie tant que la grande muette est démunie du strict minimum pour défendre le pays en cas de guerre ouverte avec Israël. Que ceux qui tiennent au désarmement du parti devra nous offrir les garanties sécuritaires qui nous mettent à l’abri des prédateurs.

    Hitti arlette

    19 h 00, le 10 février 2026

  • @ M. Samrani. Vous ne citez pas le role de la France dans le contexte actuel , pourtant vous citez le role passé de J Chirac . Un oubli révélateur !!! @ l'olj, la France pourrait dire " toi aussi Brutus?". Sur le fond tout le monde est vassal de quelqu'un et il y a un Empire, les USA avec un Cesar D. Trump et des barbares en peripherie de l'Empire : les iraniens, coreens du Nord, Cuba etc.

    Moi

    14 h 32, le 09 février 2026

  • Tout est mensonge et supercherie dans ces jeux d’échecs politiques et géopolitique. Tant que l’individu oublie et se tient à distance du Beau, du Bien, du Bon, il s’éreinte à faire et à défaire et semble être incapable d’agir dans la direction du bien commun. Tout cela participe à construire notre maison sur du sable. Là où les intentions sont précaires, les fruits seront pourris.

    Shammah Dania

    12 h 57, le 09 février 2026

  • Continuez à exiger l’impossible et laissez le « aujourd’hui c’est mieux qu’hier » aux politiciens complaisants .

    Naim Fouad

    10 h 43, le 09 février 2026

  • "Vu nombre de (deputes) changer leur vote en pleine séance parlementaire consacrée à la loi sur le secret bancaire, après avoir reçu des messages WhatsApp d’émissaires étrangers les appelant à la faire passer". Abou Omar ?????

    Michel Trad

    09 h 59, le 09 février 2026

  • sans commentaires !

    L’acidulé

    09 h 28, le 09 février 2026

  • Nous vivons cher Monsieur Samrani le nouveau LIBAN, partie du *NOUVEAU MOYEN ORIENT* de GWB qui fabriqua des excuses, DIEU lui ayant dit en reve d,en finir avec SADDAM, pour saccager L,IRAQ et lancer ses dits *printemps* arabes a la sauce americaine. Quand a notre Liban, depuis son INDEPENDANCE (?) il n,a jamais choisi ses presidents, ses premiers ministres et ses presidents de la chambre, voire ses ministres et ses deputes. Aujourd,hui nous sommes a la remorque de TRUMP et de NETANYAHU meme si exprimes par leurs Abrahamises et soumis Arabesques. C,est la VERITE TOUTE NUE !

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    07 h 49, le 09 février 2026

  • Cette phrase en exergue a l’air d’une sentence : IL N’EST JAMAIS BON DE NE COMPTER QUE SUR AUTRUI. L’air d’une ancienne chanson. Sur qui compter ? Quand on n’a personne sur qui compter, eh bien on compte sur ses doigts. Regardez M. Samrani outre Naqoura, ils comptent bien sur eux-mêmes et sur des alliés sûrs. Nous sommes par terre, on peine à se relever, sans alliés, et nous comptons sur nos doigts.

    nabil

    06 h 32, le 09 février 2026

  • TROIS PRÉSIDENTS ET UN ROI POUR NOMMER LE PREMIER MINISTRE D’UN PAYS GRAND COMME UN DÉPARTEMENT FRANÇAIS… Mais non ! Ils sont à genoux pour supplier Assad de Damas et avoir le consentement des politiciens libanais ? Décidément, le Liban n’est pas le miroir du monde mais son nombril.

    nabil

    06 h 08, le 09 février 2026

  • À L’ÉPOQUE, C’EST LE PRÉSIDENT FRANÇAIS JACQUES CHIRAC QUI, APRÈS S’ÊTRE ENTENDU AVEC LA MAISON HARIRI, DEMANDE À SON HOMOLOGUE ALGÉRIEN, ABDELAZIZ BOUTEFLIKA, D’APPELER LE ROI ABDALLAH D’ARABIE SAOUDITE AINSI QUE LE PRÉSIDENT SYRIEN BACHAR EL-ASSAD, AFIN QUE L’UN ET L’AUTRE VALIDENT CE CHOIX. Fake news ? Le président du Conseil se hausse au rang des grands du moment, au niveau des puissants de ce monde. C’est toujours l’histoire de la grenouille qui se prend pour un bœuf. Je n’y crois pas un seul instant à l’histoire pour un pays sacrifié, en guerre depuis de longues décennies.

    nabil

    06 h 03, le 09 février 2026

  • Le seul intérêt : L’EXCELLENTE REVUE LE GRAND CONTINENT. Mais quelle pub ! Encore des sites, payants, comme dans l’autre récent édito : ET COMME LE RAPPORTE LE TRÈS SÉRIEUX SITE AMÉRICAIN POLITICO. Politico et le Grand Continent, mais vous oubliez au passage L’Orient-Lejour qu’on l’arrache de Achrafieh à Schlifa ou plus au nord au Hermel. Le business de l’information à l’heure des réseaux sociaux ne se porte pas bien M. Samrani. Au courant ? Le Washington Post fleuron de la presse mondiale licencie et son directeur général au départ, c’est très récent. Signe croissant du malaise du lecteur.

    nabil

    05 h 51, le 09 février 2026

  • Une analyse excellente qui resume la situation du pays avec une touche d'humour.

    hrychsted

    05 h 28, le 09 février 2026

  • A défaut d’avoir acheté le groenland, et si on proposait à Trump d’acheter le Liban ? On pourrait lui céder nos politiciens et nos banquiers gratuitement.

    NG

    05 h 07, le 09 février 2026

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