Entretiens

Vénus Khoury-Ghata : « J’écris pour devancer la nuit »

Celle qui creuse l’eau, au silex des mots, a rejoint la cascade. L’œuvre littéraire qu’elle a créée s’est avérée importante. Au terme de 88 décembres, voilà qu’elle a devancé la nuit et le jour. Tel est le destin des astres et des poètes.

D.R.

«Mourir donne l’impression de courir / dit-elle / on troue un brouillard / on enjambe un mur sans l’effleurer par respect du liseron / on se précipite dans toutes les directions / on croise des silhouettes sorties des vieux livres : / (…) Mourir ce n’est donc que cela / se dit-elle en tournant la page de son sommeil ».

Vénus Khoury-Ghata s’en est allée. Elle a trouvé le seuil qui consent au passage et l’a enjambé. Depuis ses mille jardins de mots, en insatiable lectrice et écrivaine, Vénus a rejoint la cascade. Celle qui creuse l’eau a rejoint le cycle de l’eau. Mercredi 28 janvier 2026, la cascade a relié Paris à Bécharré, cette même cascade qui sourd depuis l’enfance de Vénus et berce l’imagination des enfants de son village de fables où conversent les vivants et les morts.

Vénus a traversé les pays, les expériences, les labyrinthes de l’écriture et les grands honneurs, sans perdre sa spontanéité, son élégance et son identité forgée à l’amour de deux langues : la langue arabe et la langue française. Depuis la maison aux orties où son œuvre irrigue ses racines, ses romans ont porté de luxuriantes éclosions au cœur desquelles la grande romancière n’a cessé de raconter la solitude et l’exception des femmes, ainsi que les origines de sa naissance à l’écriture. Elle a ainsi frayé tant de chemins insoupçonnés pour le ruisseau, la maison au bord des larmes ainsi que pour la femme, l’enfant et l’absent qui l’habitent.

« La mort qui a emporté ton frère ne voudra pas de toi / reviens et nous te donnerons une maison dans la maison / (…) ma mère appelle depuis mille et mille ans / où vas-tu comme ça criait-elle alors que j’accompagnais le ruisseau à la rivière / la rivière au fleuve / le fleuve à la mer / le ruisseau n’a nul besoin de toi pour trouver son chemin / ramasse tes pas et tes cailloux / ramène la maison à la maison ».

La mort demeure, tendre et familière, dans la poésie de Vénus Khoury-Ghata. La réalité et le tangible y naissent du songe et de l’oubli, du village d’antan qui pousse encore et s’enchevêtre aux paysages du présent désormais parés d’étrangeté. Le mystère y émerge de la rencontre de la fantaisie et du désastre. L’invisible se détache alors comme résine du visible.

Depuis la maison aux orties, sa poésie singulière et minérale a formé sa géologie en ses roches de candeur, de tragique et de merveilleux. La présence des femmes, des enfants, des arbres et des animaux est presque irréelle comme absence. L’absence des hommes et de la langue première est partout présence. Tout cela s’explique par la science du caillou. Par laquelle la géographie chez Vénus est également géologie. Et la fable faite poème, refuge des tourments de la psyché. Et l’air de sa comptine, passage secret vertigineux pour quiconque s’y aventure véritablement. Vénus, sans le savoir, avait la science du caillou.

« (…) Moins atone. Tu troquerais ton balai contre une pelle / déterrerais / reconstruirais / sans outils sans matériaux / comme un chaman / avec ta seule volonté / sans quitter ta chaise / mais tu n’es pas une chamane / tu n’appartiens à aucun pays / depuis que tu habites deux langues / tu habitais la première / la seconde t’habite / une rue de Paris débouche directement sur Beyrouth / disait ton rêve de cette nuit / on s’y engouffre / on se retrouve chez soi / pieds posés sur la table / (…) port de Beyrouth porte de l’enfer / (…) ton corps / un trou dans l’air / personne ne passe entre les gouttes de pluie / personne n’est immortel / joue collée au sol / tu attends un signe / le réconfort viendra des morts ».

Vénus Khoury-Ghata vient du Liban. Du paradoxe sanglant de sa mémoire et de la résilience de sa terre. De la beauté de ses femmes dont les mains sont familières de la plume, de la pelle, de la cuisine du terroir et des aiguilles du temps, et qui se tiennent par la main en une filiation se passant de mots. Vénus Khoury-Ghata a élu domicile en français par les chemins puissants du cœur. Au fil de son œuvre qui rassemble plus de quarante recueils et romans, elle s’est imposée comme une figure singulière et fondamentale de la littérature francophone contemporaine.

Seule femme poète à avoir été publiée à deux reprises, qui plus est de son vivant, dans l’iconique collection Poésie / Gallimard nrf, elle a reçu les prestigieux Grand Prix de poésie de l’Académie française (2009) et Goncourt de la poésie (2011). Son écriture a été saluée par de nombreuses distinctions telles que Le Grand Prix de poésie de la Société des gens de lettres, le prix Jules Supervielle, le prix Mallarmé, le prix Apollinaire, le Grand Prix Guillevic de poésie de Saint-Malo et le Prix Ganzo pour l’ensemble de son œuvre.

Vénus Khoury-Ghata a longtemps mis son incroyable énergie et son imaginaire au service des mots. Écrivant et lisant à un rythme soutenu, impliquée dans divers jurys de littérature, souvent en déplacement pour des lectures, toujours à l’affût de découvertes poétiques et soutenant l’écriture de femmes poètes notamment par le prix qui porte son nom (créé en 2014), elle accueillait les amis de la littérature et des arts chez elle, avec un sens profond du partage.

Retrouvons un peu Vénus Khoury-Ghata, sa spontanéité désarmante et le naturel avec lequel elle peut décrire son quotidien dans l’espace-temps de l’écriture en cours, à travers des extraits de deux entretiens parus dans L’Orient littéraire en novembre 2018 et avril 2023.

La collection Poésie/ Gallimard consacre à votre écriture un deuxième ouvrage : Gens de l’eau (2023). C’est chose rare et extraordinaire !

Pour 1 200 poètes hommes dans cette collection, il n’y a eu longtemps que 4 poètes femmes, toutes mortes. La poésie reste un milieu sexiste, très difficile et peu accueillant pour les femmes, surtout les jeunes poètes. Les femmes ne sont acceptées que lorsqu’elles défoncent le plafond et le toit pour émerger. Elles sont pourtant plus sensibles que les hommes, plus ouvertes, plus capables de sentir les choses qui vont venir (…).

Dans ce dernier recueil, les cailloux sillonnent vos poèmes. Ils y représentent tour à tour des mots, des livres, des enfants, des larmes, de la nourriture.

Je ne saurais pas vraiment dire, je ne l’avais pas remarqué. Mais si j’y pense maintenant, à la lumière de ma quête du bonheur, j’ai le sentiment d’avoir suivi dans mon existence une cartographie du cœur. Je n’ai pas vraiment cherché à me marier, à divorcer, à devenir veuve. La vie m’a poussée comme un caillou emporté par le fleuve ou le vent. Quelquefois, j’ai l’impression d’avoir été spectatrice impuissante de ma vie. Sauf concernant l’écriture. C’est la seule chose que je maîtrise. Mes personnages ne m’obéissent pas. Seuls les mots m’obéissent.

La figure d’une femme, votre mère, peuple ce recueil.

Je suis une grande admiratrice de ma mère qui n’avait pas fait d’études comme mon père, mais qui était plus intelligente que lui. C’est elle qui nous a poussées, ma sœur May Menassa et moi, à faire des études. Elle me suit et m’inspire. Plus généralement, les femmes de mon village étaient plus fortes que les hommes. Les voir travailler dur sur leurs lopins de terre, veuves en robe noire en l’absence des hommes, a marqué mon enfance.

Dans vos derniers recueils, vous donnez principalement vie et parole aux défunts…

Je disais à Jean-Pierre Siméon que je ne voulais plus écrire sur la mort, mais je n’y arrive pas. Je voulais à tout prix faire exister les morts quand mon époux Jean Ghata est mort. J’étais bouleversée au point d’être convaincue qu’il allait revenir. Le mort continue à vivre. C’est une idée ancrée en moi, je n’arrive pas à croire que la mort est définitive.

Vos poèmes vont jusqu’à adopter le point de vue des morts et modifient subtilement les repères habituels.

Dans ma poésie, les morts entendent les vivants faire du bruit, ils reviennent vérifier si leurs habits se sont rétrécis… Plusieurs critiques ont souligné, à la lecture de cet ouvrage, que je fais de la mort quelque chose de ludique. C’est une obsession chez moi. Dans le temps, je croyais qu’on pouvait revenir et que tout ce qu’on a accumulé dans une vie peut continuer à travers notre âme et notre esprit, et qu’on le projette sur les endroits qu’on a aimés. J’aime ma maison et j’aime croire que je la verrai toujours, même étant dans une tombe.

Amour, solitude, écriture sont toujours aux confins de la mort…

Pour moi, la mort a toujours été là. Je suis de Bécharré, un village où les tombes sont importantes. On passait l’été dans l’odeur de la glu dans la maison de mon oncle qui fabriquait des cercueils. Il y avait toujours quelqu’un qui mourait, c’était normal pour nous les enfants. Après le dîner, tout le village faisait la promenade, du Bécharré d’en haut au Bécharré d’en bas. Le point final de cette promenade était le cimetière. Et il y avait une cascade. Les adultes nous avaient raconté que les morts se cachaient dans la cascade et que le bruit de l’eau était leur voix.

Bécharré habite intensément vos poèmes.

Bécharré vit en moi encore. Et quand j’y suis revenue la première fois, après trente années d’absence depuis mon départ en 1972, je n’ai rien trouvé de ce que j’avais laissé. La guerre civile avait tout pris. J’avais le souvenir d’un torrent magnifique, devenu un mince filet d’eau ; le souvenir de la tombe de Gibran creusée dans le roc et qui a été emmurée ; il y avait autant de chèvres que d’arbres et d’enfants, et il ne restait plus rien.

Ainsi, les départs ne sont pas toujours suivis de retrouvailles avec le familier…

Tu tournes le dos à un endroit, tu ne le retrouves plus. C’est seulement par la mémoire et l’écriture que toutes les maisons et les terres que j’ai habitées continuent à m’habiter. Tu quittes un pays, il te quitte. Tu quittes une langue, elle te quitte. J’ai traduit plusieurs poètes, dont Adonis, de l’arabe vers le français. Dernièrement, j’ai voulu traduire un poète dont j’aime beaucoup l’écriture, Chawki Abou Chacra, mais je ne suis pas parvenue à le faire, car je ne maîtrise plus l’arabe. Heureusement que je me suis accrochée à la langue française car c’est le seul lieu où je peux habiter aujourd’hui encore.

Et vous, avez-vous changé comme ces paysages familiers, du fait de tant d’expériences différentes dans des lieux et des langues différents ?

Si j’étais restée au Liban, j’aurais encore écrit avec un lyrisme et un onirisme débordants. Le fait de traverser la Méditerranée, de vivre à l’étranger, d’avoir côtoyé des poètes et écrivains majeurs, m’a donné une dimension autre. J’ai évolué, j’ai changé, j’ai osé dire des choses que je n’aurais pas osé dire là-bas. La distance avec mon pays et mes parents m’a permis de me libérer et d’explorer autrement mon écriture. J’aime profondément la France qui m’a accueillie et m’a donné une place ; la France de ceux qui, à l’époque de mon arrivée, préféraient s’acheter un livre plutôt que d’aller au restaurant… Enfin, je parle du seul milieu que je connaisse, le milieu littéraire dans lequel je me trouve bien et duquel je n’ai jamais voulu sortir. Je parle de mes amis pour lesquels l’art, la musique et la littérature étaient ce qu’il y a de plus important au monde.

Ces amitiés chères par-delà la mort motivent-elles votre écriture encore au présent ?

Pourquoi je suis encore vivante alors que mes amis les plus chers sont tous morts ? Il m’arrive très souvent de me poser cette question et de me dire que je ne devrais plus être là. Il faut savoir partir… J’ai écrit à chaque fois qu’un ami m’a donné l’ordre d’écrire : écris, c’est ça qui va te sauver. J’ai écrit et je me suis sentie mieux. Mais cela dure combien de temps ? Je sais que j’ai eu une vie privilégiée dans la littérature et l’art. Je n’ai pas de vie en dehors de ça. Pourquoi j’écris encore depuis 60 ans ? Pour devenir quelqu’un d’autre, celle que je ne suis pas. J’écris peut-être aussi pour ne pas être seule. Je vis et je vieillis avec les livres.

Parlez-nous de votre expérience du temps d’écriture.

Je ne supporte pas les limites, j’ai besoin de liberté totale en dehors de toutes les servitudes et les responsabilités. J’ai eu beaucoup de chance car je n’ai pas eu à gagner ma vie. Si j’avais eu cette contrainte, je n’aurais pas pu être la poète et la romancière que je suis. Je vis aujourd’hui seule, mais n’ai jamais vécu seule auparavant. Ma relation au temps est d’autant plus décuplée. Le roman sur Tsvétaïéva aurait dû prendre un an de travail, je l’ai écrit en quatre mois à peine. Quand ma santé m’empêche d’écrire, cela me fait très mal. Je sens que j’ai un corps quand je cesse d’écrire. C’est moche la vieillesse et je me bats contre moi-même. Je veux continuer à travailler jusqu’au dernier moment.

« J’écris pour devancer la nuit / devancer la pluie qui rétrécit les pages » (Gens de l’eau).



«Mourir donne l’impression de courir / dit-elle / on troue un brouillard / on enjambe un mur sans l’effleurer par respect du liseron / on se précipite dans toutes les directions / on croise des silhouettes sorties des vieux livres : / (…) Mourir ce n’est donc que cela / se dit-elle en tournant la page de son sommeil ».Vénus Khoury-Ghata s’en est allée. Elle a trouvé le seuil qui consent au passage et l’a enjambé. Depuis ses mille jardins de mots, en insatiable lectrice et écrivaine, Vénus a rejoint la cascade. Celle qui creuse l’eau a rejoint le cycle de l’eau. Mercredi 28 janvier 2026, la cascade a relié Paris à Bécharré, cette même cascade qui sourd depuis l’enfance de Vénus et berce l’imagination des enfants de son village de fables où conversent les vivants et les morts.Vénus a traversé les pays,...
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