Icône d’élégance, elle aurait pu se contenter d’incarner simplement une continuité glamour de la dynastie. « On m’a souvent réduite à une image sur papier glacé, à une vie de rêve et de privilèges qui se résume à quelques clichés pris durant des bals ou des défilés de mode. Ces privilèges existent ; ils sont ma chance et je n’en retire aucune fierté puisque j’en bénéficie sans qu’ils ne soient le fruit d’aucun mérite. Mais tout ce qui peut avoir de l’importance à mes yeux, mes convictions ou ma personnalité n’est presque jamais révélé par cette image qui me colle à la peau, il fallait que je me débarrasse de cela avant d’écrire le livre. Il est toujours difficile d’exister par un geste propre, un geste créatif quand on a d’avance, plaqué mille choses sur vous. »
Entre l’éclat de ses apparitions publiques et l’ombre plus intime des tragédies familiales, un interstice laisse passer chez Charlotte Casiraghi une lumière douce et une réflexion totalement maîtrisée. La fêlure, chez elle, n’est ni plainte ni confession mais une belle réflexion d’une magnifique fluidité.
Notre rencontre se passe dans une bienveillante douceur dans laquelle cette jeune femme d’une gentillesse exquise démontre sa profonde maîtrise du sujet et dévoile une culture littéraire extrêmement riche et variée.
Sa voix est posée, légèrement voilée, presque thérapeutique, et explique avec une attention scrupuleuse aux mots ; chacun d’eux prenant appui sur un exemple concret, un ouvrage ou un personnage afin de souligner sa force créatrice.
Écrire sur la fêlure est-il pour vous dans l’absolu un acte de réparation ou de résistance ?
L’écriture de ce livre n’est pas un acte de réparation car la fêlure n’est pas à reboucher ou à exhiber mais il faudrait plutôt apprendre à vivre avec. Elle repose davantage sur un acte de résistance par rapport à une injonction contemporaine qui pousse chacun de nous à optimiser ses ressources pour être la meilleure version de soi-même. On cherche des solutions efficaces, rapides pour aller mieux. On peut parfois pêcher par excès de zèle, et cette volonté de réparer à tout prix peut parfois s’avérer plus périlleuse que d’apprendre à habiter sa propre fragilité.
Vous mettez des mots très justes sur les maux. D’après vous, endiguer la fêlure serait la contenir, l’accepter, ou la transformer ?
La fêlure est l’endroit où nous sommes fragiles, inadéquats, décalés, tremblants. C’est ce qui nous constitue dans notre fragilité et elle ne peut se résumer à un traumatisme ou un élément de notre biographie. C’est une conjugaison de multiples facteurs, de notre milieu social, culturel, notre biologie, nos liens affectifs, notre histoire et c’est en partie mystérieux. Personne n’est fragile de la même manière. Elle nous pousse vers la transformation, à inventer quelque chose pour ne pas s’engouffrer dans l’abîme. C’est le lieu même de la créativité car tous les artistes et les écrivains produisent des œuvres à partir de leur fêlure qu’ils tentent d’approcher, de comprendre, de sublimer, de mettre en scène, de déplacer dans des personnages et des histoires. On ne fait pas de la littérature pour raconter des vies qui vont bien et dans lesquelles tout est résolu.
Votre empathie transparaît dans ces quinze chapitres pétris d’humanité. Vous vous occupez, dans un hôpital, d’animer des sessions de réflexion auprès de jeunes filles atteintes d’anorexie. Regarder la fêlure chez l’autre, est-ce aussi affronter la sienne ? Et pensez-vous qu’en s’occupant avec bienveillance des autres, on peut soigner ses propres fêlures ?
On peut effectivement panser sa fragilité en s’occupant de celle des autres, on peut aussi oublier la sienne en écoutant celle des autres. Effectivement, parfois le besoin de réparation peut s’ancrer dans des blessures personnelles qui peuvent développer l’empathie. Il faut aussi faire attention de ne pas s’engouffrer dans le soin pour tenir à distance ses propres fragilités qui peuvent aussi nous rattraper, c’est pour cela qu’il faut savoir un peu les identifier avant de s’engager dans le soin.
Si La Fêlure devait nous apprendre quelque chose, quel serait son message essentiel ?
Je crois qu’il est difficile de résumer ce que La Fêlure peut nous apprendre car c’est toujours propre à chacun. En tout cas, si je devais résumer ce serait peut-être qu’elle offre la possibilité d’être plus réceptif, plus sensible, plus créatif lorsqu’on sent qu’elle affleure dans nos vies. Elle oblige à sortir d’une illusion de toute-puissance ou de maîtrise. Ce qui est plus dangereux, c’est de vouloir que les choses soient sans faille ou de projeter ses propres fragilités sur les autres.
La littérature a-t-elle selon vous un rôle thérapeutique ou cathartique ? Quand est-ce que le déclic de l’écriture a-t-il eu lieu pour vous ?
La littérature n’est pas thérapeutique en soi, car elle ne peut parfois rien à l’endroit d’une grande perte. Elle peut par contre donner l’impression qu’on est moins seul en entrant en conversation avec d’autres et éclairer notre sensibilité. Elle ouvre notre regard sur d’autres possibles et en ce sens, elle rend plus clairvoyant. Mettre des mots sur la douleur, sortir du silence, offre la possibilité d’alléger le cœur et de sortir de la honte aussi. J’ai toujours écrit depuis toute petite, cela me permettait de tirer au clair mes sentiments et mes pensées, mais aussi de me relier aux autres. Ensuite, écrire pour être publié est un autre geste, cela expose autrement aux regards. J’ai mis beaucoup de temps à me sentir légitime de publier un livre, de parler en mon nom. Cela est venu avec la maturité et certaines expériences comme celles que j’ai pu faire à l’hôpital, qui m’ont aidée à habiter ma propre voix.
Le Liban et le Levant plus largement sont des terres sur lesquelles les fêlures sont devenues quasiment un mode de vie. Pensez-vous que la douleur collective peut devenir une force créatrice sans se transformer juste en simple nostalgie ?
Je crois que la dimension collective d’une douleur peut être à la fois une force, mais aussi conduire à l’exacerber. L’exemple de la poétesse russe Anna Akhmatova est très parlant. Elle subit la terrible répression soviétique et ne peut pas écrire librement. Son fils est emprisonné et elle doit faire la queue pendant des mois devant la prison de Leningrad pour espérer obtenir des nouvelles. Elle ne parvient pas à parler de cette douleur mais une femme l’interpelle un jour dans cette queue et lui demande si elle peut raconter ce qu’elles vivent. Akhmatova accède paradoxalement à sa douleur en parlant au nom de toutes ces femmes. La dimension collective la pousse à sortir du silence, mais elle peut, dans certains cas, provoquer une forme d’amplification au contact des autres.
« Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière », disait Michel Audiard… Jamais citation n’aura été plus joliment illustrée !
La Fêlure de Charlotte Casiraghi, Éditions Julliard, 2026, 385 p.