Entretiens

Daniel Rondeau : « Nous sommes nus, seuls face à l’argent »


© Christophe Beauregard

« J’ai passé l’âge des questions qui tuent, et je me méfie des mots. » Le narrateur du dernier roman de Daniel Rondeau, Le Système de l’argent (Grasset, 2026) fait entendre la voix de Luc Desanges, pris dans les serres d’un système de spéculation aussi grisant que dévorant, dans un monde où la finance n’est plus qu’un outil, mais aussi un langage, une morale, et parfois une fatalité. Avec une acuité incisive, le romancier livre une radioscopie presque clinique de ses codes, de ses rouages invisibles et de la tension diffuse qu’elle perfuse dans les êtres et leurs existences. De Paris à La Valette, en passant par une Provence immémoriale ou Beyrouth, l’auteur tisse un récit à la fois haletant et lucide, où l’intime se heurte sans cesse aux logiques implacables du pouvoir économique, à travers une galerie de personnages aussi riche que vivante.

L’intrigue suit les trajectoires croisées de Chris, qui « manie de l’argent idéalement entre ses pouces », Violetta, la compagne insulaire de Luc, Suzanne, l’institutrice, Sœur Lucie, ses parents et leur existence routinière, un riche politicien libanais véreux, et bien d’autres. L’auteur excelle à varier les échelles narratives, entre les salles de marché, les cercles du pouvoir et des espaces plus intimes. Rondeau dépeint avec précision ces instants de bascule où une décision financière devient une décision morale, où une ambition se transforme en vertige. « Ce n’était plus une question de gagner ou de perdre, mais de savoir jusqu’où il accepterait d’aller. » C’est sur cette ligne de crête qu’évolue dangereusement Luc Desanges et ses pairs.

Le Système de l’argent s’interroge aussi sur le sens du pouvoir, sur la notion de loyauté, et sur le prix de la réussite, aussi bien dans la construction de soi-même que dans le rapport aux autres. Il interroge en filigrane notre rapport à la richesse. « Nous avions cru dominer le système ; en réalité, nous lui appartenions déjà. » Rondeau livre un grand roman sur l’esprit d’une époque et ses zones d’ombre, sans se départir d’un souffle poétique qui, parfois, offre des moments suspendus dans un monde où tout, ou presque, est converti en valeur marchande. « On se sent peu de choses à cette heure grise, qui vous plante le sablier devant les yeux. »

En quoi la juxtaposition et le croisement d’épisodes transversaux sur les plans temporel, spatial, social et économique sont-ils caractéristiques de votre approche de l’écriture ?

Mon ambition était de raconter le contrôle des ultrariches sur notre pays et sur la façon dont l’emprise des années fric avait contribué à notre délitement politique et moral. J’ai donc créé deux personnages principaux. Un jeune surdoué de la tech et de la finance, et un ancien révolutionnaire, plutôt dépressif, dépolitiqué, qui croit survivre sans être dupe de rien et sans pactiser avec son époque. Le Système de l’argent est le troisième volet d’un cycle romanesque composé de Mécanique du chaos, qui évoquait la tragédie des migrants qui traversaient la Méditerranée et le Sahara, mais aussi la prise de pouvoir des narcos et des islamistes dans certaines de nos villes, et d’Arrière-pays, qui mettait en scène une province abandonnée où était née l’Europe moderne, il y a un peu moins de mille ans, à l’époque de Bernard de Clairvaux et de Rachi.

Avec un double objectif : une description et une mise en scène de la société contemporaine (le décor politique et moral) et de constants parachutages dans l’intimité du temps grâce à mes personnages. J’essaie de faire en sorte que ces personnages parlent comme si c’était la vie elle-même qui parlait. Ils favorisent les croisements que vous évoquez, donnent leur tempo au roman, les changements de rythme et d’axe, et, je l’espère, un sentiment de vérité.

« Ça sentait déjà la débâcle, mais personne ne s’en rendait compte. » En quoi cette réflexion sur les années 70 vous semble-t-elle particulièrement annonciatrice de notre époque ?

Au début des années 70, personne ne se demandait si la France était grande, comme le dit l’un de mes personnages. La France rayonnait, le général de Gaulle l’avait remise sur ses bases, il était revenu au pouvoir comme le premier des hommes libres et il incarnait un peu cette âme française, faite d’histoire, de liberté, de fraternité et de saint langage. Il a démissionné en avril 1969. Les Français l’avaient chassé une seconde fois. Ils ont remisé leurs idéaux dans leur poche. Et en même temps, le soulèvement des esprits de mai 68 était remplacé à toute vitesse par la bousculade des ambitions d’appareils politiques. Plus rien n’allait contenir la puissance de l’argent roi. Ensuite ont déferlé le développement des multinationales et la libéralisation de la finance. Des « élites » globalisées, sans Dieu ni maître, sans patrie ni frontière, nous ont fait basculer dans un monde régi par les gentlemen de Davos. Chaque époque, jusqu’à la nôtre, s’invente ses villages Potemkine. L’argent est le vernis de notre époque pour maquiller l’hallucinante opération en cours, qui dépossède aujourd’hui les peuples de leur histoire, de leur mémoire et de leur avenir. C’est le système de l’argent qui fait de la France et de notre Europe un pays et un continent sans beaucoup d’âme et un peu perdus, oublieux de la gloire de nos religions fondatrices et de la force de nos créateurs. Sans Bach, sans Schubert, sans la littérature… Chaque Européen portait en lui un trésor intérieur qui nous rendait différents des autres peuples. Nos dirigeants ont tourné le dos à ce trésor. Ils ont liquidé deux mille ans d’histoire et de culture. Résultat : nous sommes devenus comme les autres. Et pendant ce temps-là, quelques puissances privées ont commencé à écrire l’histoire des peuples à leur place.

Le statut de transfuge social – et politique – du narrateur est-il symptomatique d’une prise de pouvoir du « système de l’argent » ?

Le narrateur n’est pas exactement un transfuge. C’est un homme vaincu qui a renoncé aux rêves de sa jeunesse, un dépressif qui croit s’en sortir en se prenant pour un petit Robin des Bois du livre ancien. En fait, il est avalé tout cru par le système de l’argent. La définition du mot « transfuge » selon le dictionnaire de l’Académie est la suivante : celui qui, à la guerre, abandonne le pays dont il est pour passer dans celui des ennemis. Les transfuges de mon roman, il faut les chercher parmi nos « élites » globalisées, qui ont déserté leurs peuples et leurs pays. Les dirigeants de fait de cette caste mondiale, capitale Davos, se considèrent comme des prototypes de l’homme nouveau. Ils vivent dans une bulle de globalisation confortable et dans l’oubli de leur patrie.

Selon vous, comment le lien entre argent et pouvoir conditionne-t-il les liens humains en général ?

Nous avons tous besoin d’argent et nous savons tous que l’argent peut être un poison. Vous vous souvenez de L’Avare de Molière : « Mon pauvre argent, mon cher ami, ma consolation, ma joie… » Nos sociétés se sont débrouillées pour toujours limiter le pouvoir de l’argent. Les peuples ne peuvent pas vivre sans idéal. Le général de Gaulle disait : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille. » Ces barrières morales pouvaient être transgressées. La corruption a toujours existé. Mais cette corruption était énoncée comme un fléau. Les choses étaient claires. La montée en puissance de la finance a créé un monde sans idéal et qui s’en fait gloire où le pouvoir n’est plus dans les mains de nos élus, mais dans celles d’une poignée de financiers qui contrôlent nos vies.

« Tu deviens phénicien », lui suggère Violetta. En quoi cette qualification enrichit-elle l’approche thématique de l’argent ? Est-ce une façon d’apporter un fondement civilisationnel à l’histoire de la passion de l’argent ?

Violetta est heureuse de voir que Luc devient une sorte de néo-méditerranéen, faisant référence à une puissance de la mer où navigua Ulysse, à la présence d’un christianisme proche des origines, et au souvenir de Rome et de la Grèce. Mais cette avocate n’oublie pas que Carthage, fondée par des Phéniciens venus de Tyr et par une femme, Didon/Elyssa, a succombé devant Rome à force d’avoir tout sacrifié à l’argent. L’or était devenu le dieu de Carthage. Flaubert raconte cette histoire dans son grand roman, Salammbô.

Le Système de l’argent semble mettre en scène des personnages extrêmement contrastés, dont certains jouent un rôle de contrepoint, comme Suzanne, sœur Lucie ou Jean-René. Comment concevez-vous cette dynamique ?

Sœur Lucie représente la vie de l’esprit, elle mène dans la montagne une existence d’ermite, sans être vue, au cœur de la réalité paysanne d’une province française, et jette chaque nuit le manteau de sa prière sur ceux qui l’entourent et souvent l’ignorent. Lucie est invisible comme la population des villages avoisinants (des paysans, des artisans, des professeurs, des immigrés…), et quand elle les rencontre, à la fin du roman, elle leur dit : « Nous sommes tous des ouvriers avec Dieu. » Ces gens résistent à leur façon au rouleau compresseur du système de l’argent. Ils continuent d’aimer leur pays, leurs traditions, n’ayant pour eux que la terre, le ciel et le temps, et leur colère pour résister à ce nouvel impérialisme qui bouscule leurs vies, leur mémoire et leur histoire. La fiction permet de faire exister ceux que nos « élites » s’obstinent à effacer… La fiction seule, me semble-t-il, a le pouvoir de rendre visible la réalité de la vie, ce qui est tenu à l’écart de nos regards, de faire vivre « l’âme française » qui sera notre oxygène pour le futur. L’histoire n’est pas terminée.

Les liens familiaux, et les liens humains en général, sont-ils le prix à payer du système de l’argent ?

L’argent peut anesthésier les émotions et les principes, et lobotomiser les avares. Le narrateur a perdu pour ainsi dire conscience de lui-même. Il a oublié parents et enfants. Ses enfants eux-mêmes sont contaminés. Notre époque se caractérise par l’invention d’un système né de la libéralisation mondiale de la finance et du sabordage progressif de la souveraineté française, souveraineté nécessaire à la souveraineté européenne. Péguy disait que l’esprit est seul face à l’argent. Dans notre monde privé de mémoire, de culture, d’élan spirituel, désormais, nous sommes nus, seuls face à l’argent.

Un autre prix à payer semble être la perte de sens : « Je nage dans le fric sans avoir aucune idée de ce que je vais en faire. » Comment cette vacuité innerve-t-elle le roman ?

Dans Le Passé d’une illusion, François Furet écrivait que les Allemands et les Russes, deux grands peuples européens, étaient incapables, à cause des crimes qu’ils ont commis, de donner un sens à leur XXe siècle. En fait, c’est le continent tout entier de l’humanisme qui a été contaminé, et la France n’a pas échappé à cette addiction au nihilisme.

« Chacun s’était dessiné son propre limes » : s’agit-il d’une métaphore de l’écriture ?

Le système de l’argent efface les peuples et les frontières politiques ou morales. Nos « élites » planent dans une bulle de nihilisme et de bénéfices engrangés. Les frontières sont une protection. Nos maisons ont des murs. Nos pays ont des frontières. Le peuple libanais qui vit, encore une fois, dans la tragédie, en sait quelque chose, j’aimerais lui dire mon affection et mon admiration. En écrivant Le Système de l’argent, je souhaitais aussi affirmer que la fiction nous est nécessaire. Quand j’ai compris que je ne pourrais pas changer le monde, j’ai décidé de passer ma vie à le raconter. Je campe depuis avec mes manuscrits à l’abri d’un limes dont les sentinelles se nomment Chateaubriand, Aragon, Kundera, Malraux, Flaubert, Barrès, et d’autres. La littérature est pour moi à la fois une rêverie et une leçon de discipline face au néant qui nous cerne, une merveilleuse façon de vivre.


Le Système de l’argent de Daniel Rondeau, Grasset, 2026, 300 p.

« J’ai passé l’âge des questions qui tuent, et je me méfie des mots. » Le narrateur du dernier roman de Daniel Rondeau, Le Système de l’argent (Grasset, 2026) fait entendre la voix de Luc Desanges, pris dans les serres d’un système de spéculation aussi grisant que dévorant, dans un monde où la finance n’est plus qu’un outil, mais aussi un langage, une morale, et parfois une fatalité. Avec une acuité incisive, le romancier livre une radioscopie presque clinique de ses codes, de ses rouages invisibles et de la tension diffuse qu’elle perfuse dans les êtres et leurs existences. De Paris à La Valette, en passant par une Provence immémoriale ou Beyrouth, l’auteur tisse un récit à la fois haletant et lucide, où l’intime se heurte sans cesse aux logiques implacables du pouvoir économique, à travers une...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut