« Quel texte ! Ah, quel texte ! Comme il regorge de non-dits, de chausse-trappes, d’espaces à combler ! Et quel couple, ce duo royal d’Ithaque dont chacune des moitiés avance en tenue de camouflage, jusqu’à la fin, et même l’une vis-à-vis de l’autre ! » Ce qui emporte avant tout le lecteur, dans L’Odyssée de L’Odyssée, c’est l’enthousiasme de Christophe Ono-dit-Biot, qui propose de lui rendre hommage « en (vous) la racontant et en révélant vraiment ce qu’elle est, la plus grande histoire jamais inventée sur la nature humaine, sa grandeur, sa petitesse, ses hésitations, ses contradictions et sa complexité. »
On retrouve avec plaisir dans la linéarité du texte les épisodes mythologiques recontextualisés et racontés dans une langue à la fois précise et moderne, avec une attention toute particulière portée au lexique, qui revient régulièrement au poème d’Homère. Ainsi, le texte grec parle de « linceul » et non de « tapisserie » pour désigner l’ouvrage de Pénélope, dont le prénom signifie « celle qui tisse ». Le souci de revenir à la source permet de mieux apprécier la force du texte et des aspects pas forcément mis en valeur dans les études académiques, notamment sa dimension érotique. Ainsi, lorsque Pénélope apparaît devant ses prétendants, ils « sentent le désir d’être couchés près d’elle ». Homère ajoute même que ce désir les fait « crier », selon l’auteur, dont la proximité avec les 12 000 vers d’Homère permet des interprétations personnelles au fil des aventures. Ainsi, lors des retrouvailles d’Ulysse et Pénélope, Christophe Ono-dit-Biot avance l’hypothèse qu’elle a compris que le mendiant est bien son mari, mais qu’elle n’en fait rien savoir.
L’auteur nous fait en somme un cadeau, le cadeau de sa familiarité avec un univers complexe, dont il explique la sémiologie et la charge symbolique, tout en partageant son enthousiasme de lecteur séduit par la beauté et la puissance d’un texte aussi immémorial que profondément moderne.
Dans l’architecture de votre texte, le choix d’une présentation en séquences narratives, elles-mêmes organisées en capsules, permet-il d’envisager une lecture transversale, et pas forcément linéaire ?
On peut tout à fait aller directement au passage des Sirènes ou de Circé, si on le souhaite ! Les lecteurs doivent toujours user de leur liberté ! Mais je crois que si ce texte est si passionnant, c’est qu’il déploie une aventure fascinante avec une narration ultra-novatrice, des retours dans le passé et des incursions dans le futur, et qu’il faut donc le lire chronologiquement du début à la fin comme un roman et se laisser emporter par cette histoire merveilleuse, aussi poétique que politique, aussi cruelle que sentimentale. C’est d’ailleurs le but de L’Odyssée de L’Odyssée : vous raconter ce texte comme un roman, en suivant ce que nous dit Homère, du début à la fin, du chant I au chant XXIV, en m’arrêtant quand il le faut pour vous expliquer un détail, une signification cachée, comme si je vous racontais cela par une belle et longue soirée d’été, pour mieux repartir ensuite dans le feu de l’action, de l’amour, de ce retour si compliqué vers Ithaque ! D’où la structure en micro-chapitres que j’ai choisie : ne jamais lasser les lecteurs et leur rendre la lecture agréable. Encore une fois : suivre les 12 000 vers d’Homère, sans rien inventer, et en essayant de me faire un peu conteur, passeur, vers ce texte qui, aujourd’hui, est un peu difficile à lire d’emblée, mais qui permet de comprendre tellement de choses sur ce qui fait de nous des êtres humains, et comment rester humain ! Le but étant qu’ensuite, vous vous jetiez dans le texte d’Homère !
Dans votre traversée de L’Odyssée et en relisant le texte d’Homère, avez-vous relu différemment certains passages ?
Cela fait presque quarante ans que je lis ce texte, depuis que je l’ai découvert enfant, par extraits, avant de m’y plonger et de m’y replonger… J’y découvre en effet à chaque fois des choses nouvelles. C’est fou d’ailleurs, comme L’Odyssée contient la vie entière, tous les possibles de la vie humaine, toutes les expériences que peut faire un être humain dans sa vie : la peur, le désir, la violence, l’amour, la volonté de pouvoir, les fautes, le sens du sacrifice, la foi, le désespoir, la joie… et même les dangers de l’immortalité. Se voyant promettre la vie éternelle par Calypso, Ulysse refuse et dit qu’il préfère rejoindre son petit royaume pour y aimer et y vieillir, donc y mourir, avec Pénélope. Une non-mort ne fait pas forcément une vie, nous prévient-il, et je trouve cela à la fois juste et fascinant. Comme si Homère avait eu l’intuition des promesses que nous font aujourd’hui les transhumanistes, et qu’il les balayait au nom de la vie.
Dans quelle mesure l’odyssée que vous proposez fait la part belle à l’approche linguistique, enrichie par votre connaissance précise de la langue grecque qui enrichit votre interprétation ?
J’ai fait très attention à cela. Je sais que plus beaucoup de gens connaissent le grec ancien et je ne voulais pas assommer les lecteurs avec trop de références à cette si belle langue. Simplement, quand un mot me paraît important, apporter un surcroît de sens, je l’explique parce que je me dis que les lecteurs vont aimer cela. Par exemple, savoir que le nom « Ulysse », « Odysseus » en grec, vient du mot « Odyssomai » qui signifie « provoquer la colère » ou « être en colère contre quelqu’un ». Ulysse, c’est donc « l’homme de la colère », et je trouve fascinant de le préciser car ce nom éclaire d’une lumière beaucoup plus intéressante, plus sombre aussi, la destinée de cet homme condamné à errer pendant dix ans sur les mers avant de rentrer chez lui, et dont la naissance abrite aussi un honteux secret… Mais je m’arrête là, c’est dans le livre ! Idem, pour le nom de « Circé » : quand un Grec de l’époque d’Homère entend le nom de « Kirkè », il entend immédiatement la notion de danger car « kirkè » vient de « kirkos » qui signifie un type d’oiseau de proie qui tourne autour de votre tête, ou un anneau qui vous enserre… L’étymologie est la science qui vous révèle les sens cachés de la langue, j’en révèle quelques-uns, mais pas besoin d’avoir fait du grec ancien pour le comprendre, je vous explique !
Ma sorcière bien-aimée, Circé, conseillère d’orientation, Un rêve étrange et pénétrant… Dans quelle mesure les titres de vos capsules narratives permettent-ils de créer une connivence avec le lecteur et des passerelles temporelles entre le récit mythologique et le monde contemporain ?
Pour moi, L’Odyssée parle d’hier et d’aujourd’hui parce qu’elle parle de ce qui fait un être humain et de la difficulté que c’est que de naviguer dans le brouillard, par des temps incertains, sauvages, quand on manque d’une boussole sûre… N’est-ce pas notre lot commun aujourd’hui à nous, hommes et femmes du XXIe siècle, au Liban, et ailleurs ? Sans parler de la guerre qui ressurgit aujourd’hui, la guerre qui est constamment en arrière-plan de L’Odyssée, Ulysse étant, avant tout, un vétéran de la guerre de Troie, traumatisé par elle, comme tous ses compagnons le sont, de Ménélas à Hélène… Alors, quand je le lis aujourd’hui, avec vous, et que je vous le raconte, les références qui me viennent sont celles d’aujourd’hui, et je vous les partage comme je les ressens. Oui, la mort de Ménélas me fait penser à l’épisode des noces sanglantes de Game of Thrones, oui Sergio Leone a bien puisé dans l’épisode du cyclope pour le scénario de Mon nom est personne, et oui Pénélope est bien une forme de « maîtresse des horloges » quand elle impose son tempo aux prétendants qui veulent l’épouser pour mettre la main sur le trône d’Ithaque ! La connivence est le début de la pédagogie, et oui, j’essaie d’être pédagogue en partageant ce que ce texte m’évoque tandis que je vous le raconte. Il s’agit pour moi d’être vivant comme ce texte est vivant. Et plaisant comme Homère sait être plaisant ! Le plaisir n’est jamais l’ennemi de la connaissance !
Vous présentez L’Odyssée comme un récit-mère, à la source de nombreuses œuvres littéraires, en tirant différents fils esthétiques, philosophiques, symboliques… Comment expliquez-vous la dimension fondatrice de ce texte ?
Je ne me l’explique pas et je suis heureux de n’avoir pas d’explication. J’aime l’idée que ce très ancien texte, qui d’abord a été dit oralement et s’est transmis oralement depuis des temps très anciens, contienne presque l’entièreté des expériences qu’un être humain puisse faire dans sa vie, et puisse continuer à parler aujourd’hui à des hommes et des femmes du XXIe siècle. Je dis « femmes », aussi, car L’Odyssée fait la part belle à nombre de femmes puissantes, fascinantes, parfois même plus que lui ! Je pense à Calypso, à Hélène, à Circé, Pénélope et à la petite princesse Nausicaa, dont j’adore la candeur mêlée de force.
Certains passages manifestent votre émotion face à la beauté du texte, sur un plan esthétique, compositionnel ou dramatique : dans quelle mesure L’Odyssée de L’Odyssée, en s’intéressant à un récit universel, est-il pour vous un espace d’intimité ?
Je me sens bien dans ce texte. J’aime y nager, l’écouter me parler… C’est un texte, encore une fois, qui se « dit », qui se murmure à votre oreille… J’ai l’impression qu’il me transmet les secrets de la vie. Comme tous les grands romans qu’on lit et qu’on relit, même s’il n’est pas un roman à proprement parler. À travers la parabole de cet homme perdu, oublié du monde, et qui tente malgré tout de retrouver le chemin de sa maison, il raconte quelque chose de très simple : qui sommes-nous, que voulons-nous, quel est le but d’une vie humaine ? C’est aussi intime qu’universel et c’est pourquoi j’avais à cœur de le partager.
Dans votre lecture de L’Odyssée, aviez-vous aussi à cœur de rappeler la dimension éminemment charnelle et érotique du texte que vous illustrez avec délicatesse et émotion ?
Oui, encore une fois, c’est un texte vivant, transmis par la chaleur d’une voix humaine, celle de l’aède, et qui rend compte de tous les aspects de la vie. L’amour et le désir font partie de la vie, et il ne les passe pas sous silence. L’amour avec Calypso, pendant 7 ans, et devenu peu à peu une torture, l’amour avec Circé, pendant un an, qui lui font oublier le chemin du retour ; il faut que ses compagnons le sortent de ce torrent de sensualité pour lui rappeler qu’il faudra rentrer… Mais notons que les retrouvailles d’Ulysse et Pénélope elles aussi seront charnelles. Athéna va même s’arranger pour « retenir la nuit » le plus longtemps possible en empêchant le char du soleil de faire revenir le jour pour qu’ils puissent s’aimer comme il le faut après vingt ans d’absence.
Quel est votre personnage préféré dans L’Odyssée ? Pourquoi ?
Il y en a tant. Mon cœur balance entre Calypso qui me bouleverse par l’exploit qu’elle est prête à faire par amour (modifier les lois de l’univers pour garder Ulysse en vie auprès d’elle pour l’éternité), ou Nausicaa, cette jeune princesse qui nous rappelle que le devoir d’hospitalité est ce qui sépare la civilisation de la barbarie… En cela, j’aime particulièrement les Phéaciens, ces insulaires incroyablement civilisés, très puissants technologiquement, mais qui mettent encore plus haut les vertus de la fiction, de la littérature. Ils se décrivent comme « philomuthoi », « aimant les récits », et c’est parce qu’Ulysse leur offre un beau récit qu’ils vont le reconduire chez lui… Que cette île où l’on aime tant la littérature soit présentée comme le summum de la civilisation est une idée qui m’enchante…
Votre lecture des dernières lignes de L’Odyssée est particulièrement émouvante, autour d’une réflexion sur les vertus de l’oubli : « Mettons dans les esprits l’oubli des fils et des frères massacrés. » Qu’en pensez-vous ?
C’est un passage très troublant de L’Odyssée, aussi pragmatique que scandaleux. Je livre mon explication, mais cette explication n’en est pas une : faut-il oublier le devoir de vengeance pour arriver à faire société ? Mais moralement, est-ce tenable ? C’est ce que j’aime dans ce texte : il expose, mais n’impose pas. Il force à réfléchir.
« Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long. » En citant ce vers de Cavafy dans les dernières pages de votre texte, que pouvez-vous dire de votre propre voyage pour Ithaque, et dans quelle mesure le récit d’Homère a-t-il accompagné ce voyage ?
Je suis allé une fois à Ithaque, en voilier. Il était important pour moi d’y aller en voilier. Je suis plongeur, mais pas navigateur, et pourtant j’ai demandé la permission de pouvoir barrer un peu une fois en vue les côtes d’Ithaque. Bien sûr, en y débarquant, en m’y promenant, je n’ai cessé de penser aux scènes de L’Odyssée, mais l’important n’est pas que cette île soit ou non véritablement celle d’Ulysse. L’important, c’est que nous ayons toutes et tous, au fond de notre cœur, une Ithaque, quelle qu’elle soit, et que nous connaissions les chemins pour la rejoindre. Ithaque est une image. L’image d’un paradis perdu, d’un âge d’or, que nous pouvons retrouver, par l’imagination, le souvenir, quand les temps contemporains deviennent trop durs.
L’Odyssée de L’Odyssée de Christophe Ono-dit-Biot, Gallimard, 2026, 260 p.