Entretiens Rencontre

Boualem Sansal : « On peut être atteint sans être vaincu »


Boualem Sansal : « On peut être atteint sans être vaincu »

Naturalisé Français en 2024, Boualem Sansal est un homme libre, de retour dans son pays d’adoption depuis quelques mois. Auparavant, l’écrivain a été détenu dans les geôles algériennes, de novembre 2024 à novembre 2025, condamné à cinq ans de prison ferme et finalement « gracié » par le président Tebboune à la suite d’une intervention de l’Allemagne. Comme pour beaucoup d’otages, la littérature et la poésie l’ont aidé à tenir, notamment la récitation intérieure du poème de Verlaine « Mon rêve familier ». Le 29 janvier 2026, il a été élu à l’Académie française, qui avait déjà salué son œuvre en lui décernant le Grand Prix de la Francophonie en 2013 et le Grand Prix du Roman en 2015 pour 2084. La fin du monde (Gallimard). Mais quelles traces laisse une telle expérience d’enfermement et comment se reconstruire après ? C’est ce que nous avons souhaité savoir en nous entretenant avec lui.

Vous avez été retenu en otage en Algérie pendant un an. Aviez-vous envisagé une telle éventualité ?

Non. Je savais que la liberté a un prix, mais je n’imaginais pas que le pouvoir franchirait ce seuil : transformer un écrivain en instrument de pression. Il y a une différence entre réprimer une parole et prendre un homme en otage. La première relève de l’autoritarisme. La seconde d’une logique de coercition assumée.

D’après vous, quel a été l’élément déclencheur de votre arrestation ?

Il n’y a pas eu de déclencheur. Il y a une mécanique. Un régime qui ne tolère pas la parole libre finit toujours par fabriquer des exemples. Je n’ai pas été arrêté pour une phrase. J’ai été arrêté parce que je parlais. Dans certains systèmes, parler devient une faute.

Dans quelles conditions s’est déroulée votre incarcération ? Aviez-vous le droit de lire, d’écrire ?

Tout y est conditionnel. Lire, écrire, se soigner, communiquer – rien n’est un droit, tout est une concession. Et toute concession peut être retirée. L’enfermement est organisé pour produire une dépendance totale. Vous ne décidez plus de rien. Même pas de votre propre rythme. C’est une dépossession progressive.

Dans quelle mesure les mots, notamment la récitation intérieure de textes vous ont-ils aidé ?

Les mots sont une forme de liberté intérieure. Quand tout est fermé, ils ouvrent encore quelque chose. Ils ne sauvent pas du réel, mais ils empêchent qu’il vous absorbe entièrement. La littérature, dans ces moments-là, n’est pas un luxe. C’est une nécessité.

Vous aviez critiqué non pas un pays mais un régime, et avez été condamné à une peine de cinq ans de prison, ce qui, à votre âge, peut revenir à la prison à perpétuité. Avez-vous craint, à un moment donné, de ne plus sortir que détruit physiquement et moralement ?

Oui. Il y a des moments où l’on comprend que le corps peut lâcher, que l’esprit peut vaciller. Mais il y a aussi une décision intérieure : ne pas collaborer à sa propre destruction. Ne pas devenir ce que le système attend. On peut être atteint sans être vaincu.

En prison, on vous avait surnommé « La légende ». Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Cela dit surtout le besoin de simplifier. Mais la réalité d’une détention n’a rien de légendaire. Elle est faite de fatigue, d’attente, d’humiliations ordinaires. Il faut se méfier des symboles. Ils peuvent masquer ce qu’il faut précisément regarder.

Quel regard portez-vous sur l’action de la France pour œuvrer à votre libération et plus généralement sur sa politique à l’égard de l’Algérie ?

Je reconnais les efforts qui ont été faits pour ma libération. Mais cette affaire révèle une difficulté plus profonde. La France affirme des principes universels, mais elle hésite à les défendre pleinement quand ils se heurtent à des intérêts politiques ou diplomatiques. Or un régime qui fonctionne au rapport de force ne respecte que ce qui est clairement affirmé. L’ambiguïté n’apaise pas. Elle encourage. On ne peut pas défendre la liberté d’expression en principe et accepter qu’elle soit niée en pratique.

Justement, considérez-vous la liberté d’expression aujourd’hui en danger en Europe ?

Elle l’a toujours été. Elle ne disparaît pas, pour autant, elle se rétrécit. Non pas par la contrainte directe, mais par des mécanismes plus diffus : la peur de dire, la peur d’être disqualifié, la pression du consensus. Une liberté qui ne s’exerce plus finit par s’éteindre.

Le retour, même s’il est bien sûr un soulagement et une source de joie, peut parfois être difficile. Comment l’avez-vous vécu et comment le vivez-vous encore aujourd’hui ?

Le retour n’est pas un simple soulagement. C’est un passage. On quitte un monde de contraintes pour retrouver un monde ouvert, mais on n’y revient pas intact. Le corps, l’attention, la mémoire gardent des traces. Il faut du temps pour retrouver une forme d’évidence.

Vous viviez en Algérie. Comment voyez-vous l’avenir loin de votre pays natal, de votre village, de votre maison, de vos arbres fruitiers ?

Comme une nécessité douloureuse. On ne quitte pas son pays, on s’en arrache. Et cet arrachement ne se referme pas. Mais il y a des situations où rester signifie se taire. Et se taire, pour un écrivain, est une autre forme de disparition.

« En matière de grandeur, la langue est la clé, elle est magique, elle ouvre toutes les portes, de la terre et du ciel, elle est la pierre philosophale qui révèle, nomme, exalte », écrivez-vous dans Le Français, parlons-en !, publié aux éditions du Cerf en 2024. Au-delà de ce qu’elle constitue comme outil de raisonnement, manière de voir le monde, gage de puissance, comme identité, vous reconnaissez-vous dans la formule d’Albert Camus, « Ma patrie, c’est la langue française » ?

Oui. Parce que la langue est un espace de liberté que personne ne peut vous confisquer. Elle permet de nommer, et nommer est déjà un acte. Une langue n’est pas seulement un outil. C’est une manière de résister.

Vous êtes en train de terminer l’écriture d’un livre sur votre détention. Prendra-t-il la forme d’un journal ou traitera-t-il d’une manière plus générale des thèmes comme l’isolement, l’humiliation, l’injustice que vous avez cruellement expérimentés dans les geôles algériennes ?

Oui, mais il ne s’agira pas seulement de témoigner. Il faudra comprendre. Ce que j’ai vécu n’est pas une exception. C’est une manifestation. Écrire, ce sera relier l’expérience individuelle à une réalité politique plus large.

Vous avez récemment pris la décision de quitter Gallimard pour Grasset. Comment réagissez-vous au limogeage de son directeur Olivier Nora et aux départs massifs de dizaines d’écrivains pour dénoncer ce qu’ils appellent « une atteinte à l’indépendance des éditeurs » ? Votre livre sortira-t-il bien en juin 2026 ?

Comme beaucoup de gens qui le connaissaient et l’aimaient, j’ai vraiment été très attristé par le limogeage d’Olivier Nora. Imaginer Grasset sans lui, c’est dur. Il faisait corps et esprit avec la maison. Moi, je suis une pièce rapportée. Je suis encore un étranger, je ressens les choses différemment. Je venais à peine de faire sa connaissance. Il a été avec moi accueillant, chaleureux, très amical. Nous avons déjeuné ensemble et travaillé sur mon manuscrit qu’il a beaucoup amélioré en très peu de temps. Un vrai professionnel, il voit tout.

Je connais la plupart des auteurs de Grasset. Je comprends leur réaction, leur colère. Ils ont reçu la nouvelle comme un coup de massue. Pour moi, c’était gênant. Au moment où je m’installais parmi eux, ils partent. Que faire ? Avant mon arrivée chez Grasset, personne ne parlait de Bolloré. À peine y ai-je posé les pieds que voilà Bolloré dans toutes les bouches, dépeint de la pire des façons.

Je me suis souvenu que, quand j’ai quitté Gallimard, dans des circonstances autrement plus dures, aucun auteur de la maison ne m’a seulement appelé pour me saluer. De là à me suivre !

Olivier Nora a tout compris et, le lendemain de son limogeage – preuve de son élégance morale – il m’a envoyé un mail pour me dire que je n’étais pour rien dans son conflit avec l’actionnaire et qu’il m’autorisait à en faire état parce que, déjà, il entendait ici et là d’aucuns le suggérer. Ceux qui sont partis sont de très grands auteurs. Les éditeurs vont tout faire pour les récupérer. Ce sera plus difficile pour les jeunes auteurs. Trouveront-ils des éditeurs ? C’est une question.

L’indépendance des auteurs, la liberté d’expression, j’en sais quelque chose. En 27 années, j’ai été interdit de parole, limogé de mon poste de haut fonctionnaire, mis au ban de la société, ostracisé, insulté, traîné dans la boue, arrêté, battu, condamné, emprisonné, mes biens saisis, expulsé du pays, déchu de ma nationalité, ou en voie de l’être.

Et quand j’arrive en France, ça continue. Dans les mêmes termes, les mêmes attitudes, les mêmes mots. Et, en plus, on voudrait me donner des leçons. On me les donne déjà. Oui, mon livre paraîtra en juin. Il dira ce que jusque-là je n’ai pas dit.

Vous avez été élu à l’Académie française le 29 janvier 2026. Que représente cette élection pour vous ?

C’est un honneur, mais surtout une responsabilité. Dans un monde où les mots sont souvent détournés, affaiblis, instrumentalisés, défendre la langue, c’est défendre la possibilité même de dire le vrai. Et sans vérité, il n’y a ni liberté ni dignité.

La Légende de Boualem Sansal, Grasset, 2026, 252 p.

Naturalisé Français en 2024, Boualem Sansal est un homme libre, de retour dans son pays d’adoption depuis quelques mois. Auparavant, l’écrivain a été détenu dans les geôles algériennes, de novembre 2024 à novembre 2025, condamné à cinq ans de prison ferme et finalement « gracié » par le président Tebboune à la suite d’une intervention de l’Allemagne. Comme pour beaucoup d’otages, la littérature et la poésie l’ont aidé à tenir, notamment la récitation intérieure du poème de Verlaine « Mon rêve familier ». Le 29 janvier 2026, il a été élu à l’Académie française, qui avait déjà salué son œuvre en lui décernant le Grand Prix de la Francophonie en 2013 et le Grand Prix du Roman en 2015 pour 2084. La fin du monde (Gallimard). Mais quelles traces laisse une telle expérience d’enfermement et...
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