Éternel jeune homme de 96 ans à la silhouette gracile, Dominique Fernandez, membre de l’Académie française depuis 2007, est l’auteur d’une œuvre prolifique, couronnée par de prestigieux prix dont le Médicis en 1974 et le Goncourt en 1982. Dans son livre À vous, troupe légère, il nous invite à l’accompagner au fil de ses amitiés dans le monde littéraire et artistique. À travers des attitudes, des conversations, des moments de complicité, des récits de voyage, au gré des joies et des peines, des honneurs et des revers, se révèlent ses chers disparus palpitant de vie. Rien n’est guindé, figé, rien n’est idéalisé. Le propos est toujours sincère, enlevé et aérien à l’image du vers de Du Bellay en guise de titre. Chevalier nomade, Dominique Fernandez, lui aussi, « par le monde vole » et continue « d’un sifflant murmure », livre après livre, de nous faire découvrir la beauté dans toutes ses déclinaisons, rencontres avec les paysages, les œuvres d’art, les mots et les destins croisés.
Vous offrez dans votre dernier ouvrage une galerie d’instantanés de figures que vous avez longuement côtoyées et avec lesquelles vous avez entretenu une amitié durable. Comment est née l’idée de cet hommage ?
Du besoin de faire revivre des êtres de premier plan mais déjà menacés par l’oubli. Qui se souvient de Darius Milhaud, de Jean Paulhan, d’Yves Berger, d’Edmonde Charles-Roux ? Personnalités exceptionnelles, mais chassées par les stars de l’actualité, ces médiocrités gonflées par la publicité et souvent d’une sottise abyssale. La télévision, les réseaux sociaux montent en épingle et imposent de fausses valeurs, dérisoires et éphémères. Marguerite Duras, Mauriac, Kundera, Tournier survivent, mais pour combien de temps encore ? J’ai eu le bonheur de les connaître intimement, et suis le seul à pouvoir porter témoignage sur certains aspects de leur vie et de leur caractère. En somme, j’ai fait un travail d’historien, afin qu’il reste quelque chose d’un passé glorieux.
À travers chaque chapitre, l’on découvre les personnalités de vos amis, vos conversations, les valeurs qui vous unissaient, les voyages que parfois vous partagiez. Et apparaît alors au fur et à mesure un portrait de vous, comme une photographie baignée dans un révélateur, devenant de plus en plus nette. Peut-on considérer votre livre comme une autobiographie en creux ?
Un fragment d’autobiographie. Il y aurait bien d’autres choses à dire, que j’ai confiées à une autobiographie exhaustive, mais à paraître posthume. La publier de mon vivant, ce serait m’imposer une continuelle censure. Comment dénoncer les travers d’une personne qui vous invite gentiment à dîner ? Comment dire ce qu’on pense vraiment d’un confrère qu’on a été forcé de ménager ? La vie professionnelle oblige à de continuelles concessions. Molière a admirablement souligné dans Le Misanthrope la fatalité de l’hypocrisie. Nul ne peut se flatter de dire à son voisin ce qu’il en pense vraiment. Une autobiographie n’a de valeur que si elle est totalement sincère, et il est impossible d’être totalement sincère au sujet de gens avec qui on entretient des rapports cordiaux.
Vous faites la part belle aux auteurs et artistes italiens. Vous avez souvent séjourné à Rome, vous avez habité Naples. Vous aviez même acheté une maison en Sicile, sur la falaise de Portopalo, où il n’y avait autour « que l’éternité de la mer ». Comment définiriez-vous votre lien avec l’Italie ?
J’ai découvert l’Italie à vingt ans, et ce fut un tel coup de cœur que j’ai appris l’italien. J’en ai fait mon métier (je l’ai enseigné pendant trente-quatre ans, au lycée puis à l’université), et j’ai passé la moitié de ma vie dans ce pays. La beauté des lieux, la gentillesse des habitants, la richesse du patrimoine artistique sont uniques au monde. Il y a dans ce pays un état de grâce qui vous enveloppe. La loi y compte moins qu’en France : tout passe par la sympathie qu’on inspire. Vous n’obtiendrez rien de quelqu’un sans avoir établi avec lui des rapports affectueux. Les Italiens ont une tournure d’esprit ironique qui dédramatise les problèmes et les situations les plus désagréables ou révoltantes, et vous fait comprendre que rire de tout est le meilleur moyen de les supporter sans perdre sa bonne humeur. En somme, ce que je dois le plus à l’Italie, c’est qu’elle m’a appris l’art d’être heureux. J’étais mélancolique, introverti, replié sur moi avant de la découvrir : j’en suis revenu métamorphosé. L’Italie m’avait ouvert l’esprit et le cœur. On ne peut habiter l’Italie sans se sentir délivré de tout ce qui étouffe en France.
À la NRF, vous aviez commencé naturellement par rédiger des textes sur la littérature italienne, mais aussi sur la littérature russe, à votre demande. Vous écrivez que l’élection d’Andreï Makine à l’Académie française fut « le couronnement de [votre] russophilie ». D’où vient votre passion pour la culture russe ?
J’ai découvert la Russie tardivement, après la chute du communisme, et ce fut un autre coup de cœur. Tout y est de dimensions énormes et de qualité merveilleuse : les paysages, les romans, les symphonies, les films. Le souffle immense qui balaie cette sixième partie de la planète envoie promener tout ce qui est petit. Je suis allé jusqu’à Vladivostok par le Transsibérien, et à chaque halte, fût-ce au fond de la taïga de pins et de bouleaux, j’ai constaté la place que la culture occupe en Russie, place tellement plus importante qu’en Occident. On va là-bas au concert non par snobisme, mais parce que la musique est le complément nécessaire de la vie. Les étudiants lisent sur les bancs des squares des poètes hermétiques. Mallarmé suscite-t-il chez nous cette ferveur ? Les gens les plus simples peuvent vous réciter par cœur des pages entières d’Eugène Onéguine de Pouchkine. Les monastères, après soixante-dix ans de soviétisme, ont gardé leur grandeur mystique. Il n’y a pas de chaises dans les églises orthodoxes : les fidèles restent debout pendant les deux heures de l’office, alors que dans une église catholique les soi-disant croyants passent leur temps à se lever et à s’asseoir. La russophobie qui règne en France déshonore nos dirigeants politiques et bon nombre de nos intellectuels. On croit en France que seuls les Américains nous ont débarrassés des nazis. Sans le sang versé par les millions de soldats russes, le débarquement en Normandie n’aurait jamais pu avoir lieu. Et pour commémorer récemment le 8 mai 1945, le gouvernement français n’a invité aucun officiel russe. L’URSS de Staline comme la dictature de Poutine ne sont que des masques provisoires infligés à la Russie de Tolstoï, de Tchaïkovski et d’Eisenstein. Andreï Makine est aujourd’hui l’un des tout premiers écrivains de langue française.
Auteur d’un premier essai en 1958, vous ne songiez pas alors à écrire des romans. C’est un concours de circonstances, une « friponnerie » racontez-vous, qui vous éloigne soudain de la maison Gallimard et vous amène chez Grasset. Pensez-vous, comme Marguerite Duras, à propos du passé de votre père, que « notre destin n’est pas notre œuvre, [que] nous n’avons guère d’influence sur ce qui se décide à notre insu » ?
Oui, ce qui a compté pour moi a souvent dépendu du hasard et de la chance. Il y a un beau mot grec pour définir ce qu’il faut saisir par les cheveux au passage : le kairos. Si vous laissez passer l’occasion, vous risquez de perdre votre vie. Votre destin se joue à une minute près. J’y vais ? Je n’y vais pas ? Merci à la voix intérieure qui m’a enjoint chaque fois d’y aller.
Vous racontez comment Jean Paulhan, puis Marcel Arland, ayant proclamé leur indépendance pendant des décennies, finissent par se porter candidats à l’Académie française et par être élus. C’est d’abord Hélène Carrère d’Encausse qui vous a soumis l’idée puis Angelo Rinaldi qui vous a encouragé à vous y présenter. Qu’est-ce que l’Académie française représente pour vous ? Quelle place lui donnez-vous dans votre vie d’écrivain ?
Une place bien secondaire. Pendant très longtemps, je n’ai même pas pensé à m’y présenter, étant homosexuel déclaré et par conséquent banni d’avance de cette compagnie bourgeoise. Et puis, elle accueille trop d’esprits médiocres, routiniers, conservateurs. C’est l’insistance affectueuse d’amis que j’admirais, comme Rinaldi, Florence Delay ou Michel Serres, qui m’a convaincu que ce n’était pas déshonorant d’en briguer les suffrages. Une fois élu, j’ai découvert ce que j’ignorais, et que le public ne soupçonne pas : le travail passionnant du dictionnaire, remis inlassablement à jour, en y incluant les dizaines de nouveaux mots qu’apportent les connaissances modernes et les soixante prix littéraires à distribuer chaque année, qui mettent en valeur les quelques titres à sauver de la marée des nouveautés insipides.
Vous avez publié récemment un essai intitulé Sois un monde à toi-même (Éditions Philippe Rey). Vous êtes très attaché à la solitude. Selon vous, que peut-elle nous enseigner d’essentiel ?
Un écrivain est toujours seul, puisque sa vraie société est constituée des livres qu’il écrit. J’ai déclaré un jour que ma famille comptait moins pour moi que mes livres, ce qui a paru scandaleux à ceux qui n’écrivent pas.
Mais peut-on être seul sans se couper du monde, sans se soustraire au réel ? N’est-ce pas aussi une forme de renoncement à autrui ?
Qu’est-ce qu’autrui ? Des figures interchangeables, donc privées de nécessité. Seuls deux ou trois êtres m’ont aidé à vivre. Les autres n’ont été que des compagnons de fortune, agréables à fréquenter mais dont j’aurais pu me passer. Le vrai réel, pour chacun, est à l’intérieur de soi.
À vous, troupe légère de Dominique Fernandez, Grasset, 2026, 300 p.