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Alexandra Schwartzbrod et Fouad Elkoury : regards croisés sur une tragédie


Alexandra Schwartzbrod et Fouad Elkoury : regards croisés sur une tragédie

© Paolo Bevilacqua

Entre octobre 2024 et octobre 2025, Alexandra Schwartzbrod et Fouad Elkoury se sont échangé des lettres. Il est au Liban le plus souvent, elle, à Paris. Ils sont tous les deux submergés par le cauchemar qui se déroule au Moyen-Orient et s’adossent à leur amitié pour trouver les mots, mais également pour dire leur incompréhension, leur douloureuse impuissance, leur colère. Parfois, leurs désaccords. Il y a aussi des souvenirs qui reviennent en mémoire, de Gaza qu’Elkoury a photographiée en 1995, souhaitant témoigner de ce qu’était la vie des Palestiniens, avançant vers eux « la main tendue, sans larmes ni a priori ». Schwartzbrod a été correspondante de Libération à Jérusalem à partir de juillet 2000, et lorsqu’elle est arrivée, vingt jours avant la deuxième Intifada, Gaza lui apparaissait comme une « respiration dans la folie de la ville sainte » et y marcher l’apaisait. « L’idée de voir le soleil se coucher sur Gaza (…) me rassérénait. » Des souvenirs plus personnels affleurent parfois, l’émouvante évocation de sa mère, décédée alors qu’il n’avait que vingt ans, pour Elkoury, ou une rencontre avec des lecteurs en Martinique pour Alexandra, qui en ramène une belle expression en créole : « palé pou tann », qui signifie « parler pour s’entendre » et non pour affirmer son seul point de vue.

L’ensemble composé par ces lettres est à la fois beau, âpre et profondément touchant. Les deux auteurs sont sans cesse renvoyés à la tragédie, à l’assombrissement du monde, à la dure folie des hommes, au génocide en cours, que ce soit par leur métier, par leur histoire personnelle ou par leur sensibilité à fleur de peau. L’un des nombreux passages mémorables du livre est celui où Elkoury traduit des extraits de journaux de Gazaouis qu’un « pigeon voyageur » lui a rapportés. On y entend les derniers mots de So‘ad, pleine de bonté et d’un courage exceptionnel jusque dans la mort : « Préserve ton indulgence » ; on y voit un homme amoureux des livres, forcé de brûler un recueil de poèmes auquel il tient beaucoup pour faire cuire un maigre repas d’herbes sauvages. Il y a aussi des témoignages d’enfants qui vont sur la plage cueillir des herbes parce qu’ils n’ont rien à manger ; ou ces mots : « Les bombardements ont effacé les couleurs. Seuls la mer et le ciel ont gardé leur bleu, le reste est uniformément gris. » Ou encore cet échange cité par Schwartzbrod : « Tu ne veux pas quitter Gaza ? – Pour aller où ? Dans votre monde qui l’a regardée brûler et mourir ? Quel genre de monde est-ce là ? Pourquoi voudrais-je y vivre ? »

Mais les pins de Rechmaya qui donnent leur titre à ce livre, ainsi placé sous les heureux auspices de la nature et de sa résilience – Elkoury y a planté ces arbres sur un terrain en ruine – apportent à l’ensemble lumière, consolation et paix bienfaisante. N’oublions pas que le concept de résilience développé par Cyrulnik est emprunté à la capacité de la nature à renaître après des catastrophes, à se réinventer différemment. La dernière partie du livre, intitulée « Les folles nuits de Rechmaya », invite ainsi à ne pas oublier la beauté, à garder vivace une lueur d’espoir. Le nom Rechmaya signifie littéralement la tête de l’eau, c’est-à-dire la source. À lui seul, il incarne cet espoir.

Nous avons échangé autour de ce très bel ouvrage avec Alexandra Schwartzbrod.

Comment et quand est née votre amitié ?

Nous nous connaissons depuis 30 ans. Fouad a beaucoup travaillé pour Libération, et quand je me suis intéressée au Moyen-Orient, je suis allée au Liban et j’ai eu un coup de cœur pour ce pays et pour Beyrouth. En 1996, j’ai couvert le massacre de Cana et Fouad a été mon photographe. Par la suite, il m’a accompagnée dans plusieurs reportages, dont l’un, par exemple, sur Électricité du Liban. J’ai choisi une de ses photos comme couverture de mon premier roman Koutchouk. J’aime beaucoup son regard, sa sensibilité. Puis, quand je suis partie à Jérusalem comme correspondante de Libération, nous nous sommes perdus de vue. Ce qui ne m’a pas empêchée de suivre son travail et de chroniquer ses livres. L’explosion du port de Beyrouth en 2020 m’a bouleversée. Je savais qu’il vivait à proximité, je lui ai téléphoné, il était très affecté. C’est dans ce contexte que nous avons renoué et repris le fil de notre amitié.

Quel est le chemin qui a mené à ce livre-là ? Était-ce dès le départ voué à être publié ou avez-vous commencé sans savoir où ça mènerait ?

J’ai été approchée par le directeur de la collection « Un pas de côté » chez Arthaud, dont le principe est de proposer à des écrivains d’écrire sur des sujets qui les attirent de façon très libre. Fouad était à Paris, nous avons parlé de Gaza, je lui ai dit que j’avais carte blanche pour faire un livre dans cette collection. J’ai pensé que ce croisement de nos regards serait pertinent : moi, journaliste à Paris et lui, photographe au Liban. Nous avons donc entamé une correspondance, sans nous mettre de contraintes ; nous y sommes allés naturellement et sincèrement.

C’était un choix délibéré d’aborder Gaza dans chaque lettre ou bien le thème s’est-il imposé à vous ?

Nous avons commencé en octobre 2024, peu après l’explosion des bipeurs à Beyrouth. Nous étions plongés dans la tragédie et hantés par ça, elle s’imposait vraiment à nous. Et c’est un hasard, mais nous nous sommes arrêtés au moment du cessez-le-feu. Gaza est un lieu que nous connaissions tous les deux, que nous avions arpenté à des périodes différentes, et on y revenait forcément dans nos échanges. Mais cette année-là a vu tant de bouleversements au Moyen-Orient : le nouveau gouvernement au Liban, la chute de Bachar al-Assad en Syrie, la guerre des douze jours en Iran, l’arrivée de Trump au pouvoir, et nous avons aussi abordé tous ces sujets-là.

Il y a une forme d’unité dans cet ouvrage, y compris dans vos deux voix qui, évidemment, ont chacune sa singularité mais se confondent parfois. Vous étiez-vous mis d’accord sur des consignes communes ?

Il y a, sans doute, plusieurs raisons à cela. Nous nous écrivions tous les jours, c’était un besoin, et ça a créé entre nous une grande proximité. Nos deux voix ont fini par se rejoindre par moments. Mais nous avons bien deux styles distincts, deux rapports à la langue bien différents. Le français de Fouad est très châtié, littéraire, quand le mien est plus journalistique. Mais comme on a beaucoup retravaillé ensemble, cela donne cette impression d’unité. On ne se corrigeait pas au fil de la correspondance, ça aurait conduit à une forme d’auto-censure, on voulait rester très libres. Mais quand on a repris le tout, on a été attentif aux répétitions, on a réécrit ensemble certains passages. On a passé des heures au téléphone, à relire à voix haute pour entendre le rythme du texte, sa musicalité ; Fouad surtout faisait ça souvent. Il était très exigeant, très soucieux de la justesse des mots. Il aimait pratiquer par moments une répétition quasi hypnotique de certains mots. On a donc beaucoup échangé sur la langue et c’était passionnant.

Fouad se hasarde plus souvent que vous dans le domaine de l’intime ; il évoque sa mère, une femme qu’il aime et qui met fin à leur histoire, ses ancêtres, etc. Vous, quasiment jamais. Pourquoi ?

Je vois deux raisons à ça. Je venais d’écrire un livre très personnel, Éclats, et je n’avais plus envie d’aller sur ce terrain-là. Mais par ailleurs, et dans le contexte de ce qui se passait au Moyen-Orient, ce que Fouad racontait de sa vie était plus pertinent et plus intéressant que ce que j’aurais pu dire de la mienne. Il y a par exemple ce passage où Etel Adnan évoque dans un de ses écrits l’enterrement de May, la mère de Fouad, et dit que c’est la dernière fois que les Libanais de toutes les confessions se sont retrouvés, ont été unis…

Est-ce que cette écriture, qui a duré un an, a changé quelque chose pour vous, dans votre vie ou dans votre façon de vivre les événements ?

Ce projet nous a fait du bien. On se sentait tellement impuissants que l’idée de graver dans le marbre cette tragédie, de raconter pour que ce soit inscrit dans la mémoire, nous portait. On constate que si souvent, un événement chasse l’autre, on souhaitait vraiment que personne n’oublie. Par ailleurs, Fouad vit coupé du monde et je crois que ça l’a un peu sorti de sa solitude. Enfin, on voulait tous les deux parler aussi du Gaza d’avant, montrer qu’il y avait une vie, certes imparfaite, mais une vie quand même.

Y a-t-il un moment fort de ce parcours qui vous reste en tête ? Ou au contraire un moment difficile ?

Évidemment, notre engueulade a été un moment très difficile. Il n’avait peut-être pas tort et j’ai sans doute, par moments, l’attitude orientaliste qu’Edward Saïd a si bien décrite. Mais le moment le plus fort pour moi a été celui de la découverte de Rechmaya, après un parcours d’écriture d’un an. Je voulais vraiment voir où Fouad vivait et comment, sa maison monacale, son auto-suffisance alimentaire… Je suis arrivée le jour de la première récolte d’olives ; goûter à l’huile de première pression a été un moment bouleversant que je n’oublierai jamais.

Les Pins de Rechmaya : lettres de Palestine et d’ailleurs d’Alexandra Schwartzbrod et Fouad Elkoury, Arthaud, 2026, 320 p.

Entre octobre 2024 et octobre 2025, Alexandra Schwartzbrod et Fouad Elkoury se sont échangé des lettres. Il est au Liban le plus souvent, elle, à Paris. Ils sont tous les deux submergés par le cauchemar qui se déroule au Moyen-Orient et s’adossent à leur amitié pour trouver les mots, mais également pour dire leur incompréhension, leur douloureuse impuissance, leur colère. Parfois, leurs désaccords. Il y a aussi des souvenirs qui reviennent en mémoire, de Gaza qu’Elkoury a photographiée en 1995, souhaitant témoigner de ce qu’était la vie des Palestiniens, avançant vers eux « la main tendue, sans larmes ni a priori ». Schwartzbrod a été correspondante de Libération à Jérusalem à partir de juillet 2000, et lorsqu’elle est arrivée, vingt jours avant la deuxième Intifada, Gaza lui apparaissait comme une «...
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