C’était le 11 février 1979. L’ayatollah Khomeyni faisait son grand retour à Téhéran accueilli par une foule en liesse de plusieurs millions de personnes. Quelques semaines plus tard, le 1er avril, la République islamique était instaurée à l’issue d’un référendum approuvé par 98 % des votants.
À l’époque, la plupart des observateurs n’ont pas pris conscience de la portée de l’événement et plus précisément de ce qu’impliquait le triomphe de la révolution islamique pour l’Iran et pour l’ensemble du Moyen-Orient. Ils n’avaient pas saisi à quel point la théorie du velayet-e faqih (le pouvoir du jurisconsulte), au cœur de la pensée khomeyniste, allait être la pierre angulaire d’une dictature théocratique, mais aussi d’un projet expansionniste qui fera le lit de l’islamisme – chiite comme sunnite –, radicalisera les esprits et reconfigurera les rapports de force et les alliances à l’échelle de la région.
« Trusting Khomeyni » (Faire confiance à Khomeyni) écrivait même Richard Falk, professeur à Princeton, dans une tribune publiée par le New York Times le 16 février 1979 dans laquelle il considérait que « l’Iran pourrait offrir un modèle de gouvernance humaine dont un pays du tiers-monde a cruellement besoin ». L’ayatollah, qui sera nommé personnalité de l’année par le magazine Times, était encore un personnage « exotique », l’islamisme un outil d’affirmation politique des masses prolétaires et le jihadisme un concept théorique.
L’année 1979, qui se poursuivra avec la prise d’otages de la Grande Mosquée de la Mecque par deux cents fondamentalistes et l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, allait pourtant changer la face du Moyen-Orient. Avec le recul, l’on peut même considérer que la naissance de la République islamique est l’un des événements les plus importants du XXe siècle dans cette région, à l’instar de la chute de l’Empire ottoman, de la création d’Israël et de la naissance et de la mort du nassérisme.
Quarante-sept ans plus tard, cette page est en train de se tourner. Non pas que le régime iranien s’apprête à tomber ou que les États-Unis soient sur le point d’intervenir militairement. À l’heure d’écrire ces lignes, l’option diplomatique semble au contraire gagner du terrain, même s’il faut rester très prudent compte tenu de la défiance entre les deux acteurs et du peu de latitude pour trouver un compromis sur des sujets aussi sensibles que le nucléaire, le balistique et le soutien aux milices.
Cela ne veut pas dire non plus que nous verrons prochainement la fin de la République islamique même si, à bien des égards, ses jours semblent comptés. Mais plutôt que la révolution iranienne est en train de mourir dans toutes ses dimensions, tant sur la scène interne que régionale. Elle était autrefois exaltée par des dizaines de millions de personnes. Elle est désormais vilipendée à Rome (Téhéran) et combattue dans l’ensemble des provinces de l’empire.
Quelle que soit l’issue de la confrontation avec les États-Unis, la révolution islamique ne survivra pas à Khamenei. Le régime peut survivre – la fonction de guide suprême aussi – mais ses fondamentaux – le port du voile, l’hostilité aux États-Unis, l’exportation via le réseau de missiles et de milices, la course vers le nucléaire – se sont effondrés.
La République islamique ne sera plus en mesure de dominer, même de façon contestée, le Moyen-Orient. Si elle veut survivre, elle n’aura d’autre choix que de se recroqueviller sur elle-même ou de se réinventer.
Ironie ou non de l’histoire, la mort du khomeynisme intervient plus ou moins en même temps que la fin du wahhabisme en tant que religion d’État en Arabie saoudite, une révolution menée par Mohammad ben Salmane passée relativement inaperçue, compte tenu de son importance, dans le monde occidental. 1979 était aussi l’année du tournant rigoriste qui allait transformer le royaume et exporter son idéologie radicale, dans ses versions salafiste et, dans une moindre mesure, jihadiste, bien au-delà de ses frontières.
La compétition entre le royaume wahhabite et la République islamique, entre l’islamisme sunnite et l’islamisme chiite a profondément marqué le Moyen-Orient au cours de ces quatre dernières décennies, ayant un impact sur tous les grands dossiers, y compris la question palestinienne.
En soi, le fait qu’elle ne soit plus aussi prégnante est une excellente nouvelle pour la région. Cela n’est pas une coïncidence si, dans le même temps, l’islamisme est en recul – même s’il ne faut pas l’enterrer pour autant – le jihadisme connaît une vague de creux, les milices ne sont plus en odeur de sainteté et la grande majorité des puissances de la région prônent l’apaisement et la stabilité.
Une nouvelle ère est en train de s’ouvrir au Moyen-Orient sans qu’elle ne soit nécessairement synonyme de plus de démocratie, de justice ou même de stabilité. Elle est marquée par la domination militaire israélienne, par la défiance des pays arabes vis-à-vis de cette nouvelle Sparte, qui se présente désormais comme le principal facteur de déstabilisation, par la naissance de nouvelles lignes de fractures que le bras de fer entre Riyad et Abou Dhabi a mis en relief, et par les résidus, qui ne vont pas disparaître du jour au lendemain, de la révolution iranienne. Une page chaotique est en train de se tourner. Mais nous allons encore devoir vivre avec pendant de longues années. Car à l’ère où pointe le fondamentalisme israélien, il faudra bien plus que des victoires militaires pour effacer des esprits le khomeynisme et tous ses avatars. C’est la bataille la plus essentielle et la plus difficile. Nous sommes particulièrement bien placés pour le comprendre au Liban.


Très bonne analyse!
13 h 18, le 20 février 2026