La carotte et le bâton, la douche écossaise, le chaud et le froid soufflés tour à tour, toutes ces techniques procèdent du même principe : obtenir satisfaction en usant contre l’adversaire de la menace ou même de la force, mais aussi de la séduction. Donald Trump se veut un champion en la matière. Il enchaîne les crises à travers la planète, puis se fait fort de les résoudre. Homme de guerre(s), il se pose pourtant en apôtre de paix. Cruellement frustré de prix Nobel, il va jusqu’à accepter volontiers – comme un juste dû – le trophée remporté par la Vénézuélienne Machado, candidate à la présidence, qui le lui offrait par pure et flagrante flagornerie.
Face aux mollahs de Téhéran, un des régimes les plus honnis de la terre, Trump semblait bien parti pour jouer gagnant sur les deux tableaux. Il avait promis d’intervenir contre l’Iran si des manifestants y étaient tués ou sommairement jugés et pendus. Ce n’est plus désormais le cas, constate avec soulagement le président US, qui avait promis aux insurgés l’arrivée en hâte de secours. Or la triste vérité est que si on ne tue plus en Iran, c’est surtout faute de combattants : de manifestants osant encore descendre dans la rue, si féroce en effet aura été la répression. Dans son infinie et prudente clémence, le régime s’est par ailleurs engagé à s’abstenir de toute exécution. Reste néanmoins à savoir de combien de morts aura été payée cette précaire accalmie : deux mille, cinq mille ou bien plus à en croire les estimations les plus effarantes ? On ne saura sans doute jamais à quel niveau plafonnait le seuil de tolérance que s’était fixé un homme qui a laissé Benjamin Netanyahu marquer l’effroyable score de 70 000 à Gaza.
Toujours est-il que c’est le président US qui donne maintenant l’impression d’être pris à son propre jeu face aux Iraniens. Le pressent de renoncer à l’option militaire le Pakistan, la Turquie les monarchies arabes du Golfe et même, selon le New York Times, un Israël pourtant dingue de la gâchette. Tous ces États s’accordent à avertir que l’Iran, bien qu’affaibli, conserve avec ses missiles balistiques une redoutable capacité de riposte, plus que suffisante pour embraser le Moyen-Orient tout entier. Non seulement seraient ciblées les bases américaines, mais aussi les installations pétrolières, usines de dessalement et centrales électriques. Même si elle devait être réduite en cendres, la République islamique aurait entraîné pas mal de monde dans son hara-kiri. À ces appréhensions s’ajoutent notamment l’absence de toute relève convaincante et le risque d’un chaos iranien suscitant un raz-de-marée migratoire.
Non moins hasardeuse est cependant l’option diplomatique, même si Washington se réserve la faculté de recourir, à tout moment, à la manière forte. En négociant avec Téhéran au sortir d’un carnage interne, les États-Unis, au nom du pragmatisme transactionnel que prône l’art du deal, auraient en somme pris langue avec le vainqueur. Serait ainsi reconnue non plus la légalité, mais la légitimité d’un régime fanatique fondé sur l’oppression et peu susceptible d’évoluer, quelles que soient les concessions auxquelles il pourrait être contraint. En transigeant sur le dossier du nucléaire, Téhéran pourrait ainsi avoir accès à ses avoirs gelés et à la levée des sanctions occidentales. Largement écornée déjà par ses virées latino-américaines et ses visées sur le Groenland danois, l’image internationale de la première superpuissance – et sa crédibilité – ne pourrait en revanche que pâtir d’un froid et définitif lâchage des foules iraniennes. C’est d’un tel abandon qu’était victime l’insurrection de Budapest (1956), activement encouragée par Washington et tranquillement écrasée par les tanks soviétiques. Dès lors, un remake du drame hongrois ne manquerait pas d’inciter les peuples épris de liberté à se méfier plus que jamais des chants des sirènes américaines.
À en croire la légende, c’est pour faire avancer un âne rétif qu’aurait été inventée et mise en paroles l’astuce de la carotte et du bâton. Sans forcément s’en rendre compte, les humains la mettent en pratique dans bien des aspects de leur vie quotidienne, et surtout professionnelle : le plus important étant d’optimiser le rendement à coups de bonus ou, au contraire, de sanctions salariales. C’est surtout en géopolitique que l’expression s’est toutefois imposée, plaçant face à face le plus fort et le plus faible.
Mais rien n’est jamais dit d’avance. Car dans cette histoire de baudet récalcitrant, ce n’est pas toujours le premier qui a le dernier hi-han.
Issa GORAIEB

