«Mémoire du monde » ! Télé Liban dont les Libanais ne cessent de railler l’archaïsme, depuis la fin des années 1980 et sa tombée progressive en obsolescence, est enfin en voie de réhabilitation sous les auspices de l’Unesco.
Première chaîne de télévision publique et l’une des premières au Moyen-Orient, son influence dès sa création en 1959 a contribué à développer le fonds culturel partagé des communautés disparates de ce pays. Cette station publique officielle était divisée en quatre canaux : le 7 et le 9 diffusaient leurs programmes, l’un en français, l’autre en arabe, depuis le siège de Mar Élias. Le 5 et le 11 diffusaient depuis Hazmieh. En ces temps pionniers, le Liban était porté par une prospérité certes inégale et une forme de stabilité qui avait été mise à mal par la crise de 1958.
Rétrospectivement, pourtant, tout le monde s’entend à voir dans cette période son « âge d’or ». Posséder un téléviseur était un petit privilège, marqueur de la montée en puissance de la classe moyenne, épine dorsale de la croissance économique. Le téléviseur était aussi un véhicule de cohésion dans les quartiers et villages. Ceux qui n’en possédaient pas encore étaient invités à en profiter chez leurs voisins, dans les quartiers et villages, notamment pour ne rien manquer des feuilletons de l’époque, les Abou Melhem et Abou Salim, comédies légères, en libanais dialectal, qui plaçaient les programmes sous le signe de l’humour et de la légèreté.
Sur le Canal 9, les enfants étaient autorisés à regarder Bonne nuit les petits, déjà baignés et en pyjama comme les deux marionnettes dont ils suivaient les brèves aventures avant le passage du « marchand de sable ». Les moyens étaient limités, ce qui laissait la part belle à l’esprit et à l’imagination. On y parlait beaucoup de culture et de musique. Des concours interscolaires étaient organisés, et les gagnants étaient la meilleure publicité pour leurs écoles dont les taux d’inscription explosaient, preuve que l’éducation était déjà, pour les familles, la priorité des priorités. Les informations demeuraient aussi objectives que possible dans une région en ébullition : on évitait les biais qui fâchent. C’était l’époque où les coups d’état étaient consacrés par la simple mainmise sur les médias publics.
Bien entendu, Télé Liban restera longtemps en noir et blanc, et si la première télé couleur voit le jour autour de 1967, avant de se démocratiser à partir des années 1980, quelques impatients possédaient un téléviseur couleur qui n’affichait qu’une rose, à un certain moment de la soirée qu’ils attendaient impatiemment pour la montrer à leur entourage en se haussant du col.
Le jour de l’Indépendance, les enfants, qui avaient congé, étaient autorisés à assister au défilé militaire, une des rares diffusions en plein jour, ce qui donnait lieu à des parodies où ils répliquaient la parade à travers le salon, la main en visière. La popularité de l’armée libanaise date sans aucun doute de ce temps-là.
D’exquises présentatrices qu’on appelait « speakerines » parlaient un français roucoulant en roulant les « r ». Leur mise était modeste, coiffure courte ou chignon, ourlet sous le genou. Porter un pantalon eut fait scandale. Leur voix était douce, on y entendait un pays où tout allait bien, même quand tout allait mal. Elles incarnaient un idéal à la croisée de la modernité et de la tradition.
Il y avait bien aussi quelques programmes américains, notamment la série Rintintin, nom du berger allemand du jeune Rusty qui avait été recueilli par la cavalerie après avoir survécu à une attaque d’indiens sur le convoi de pionniers qui l’emmenait au Far West. Pas très correct vis-à-vis des natifs américains systématiquement dépeints comme les « méchants » des récits de l’époque, mais l’effort déployé par Télé Liban pour offrir ces contenus reflétait la culture plurielle de son audience.
Et c’est bien sûr Télé Liban qui sera la première à éclater en monolithes confessionnels quand viendra la guerre de 1975, avant d’être éclipsée par des chaînes privées et partisanes, mieux nanties, mais aussi peu objectives. Elle aura permis à de grandes figures telles que Jean-Claude Boulos, inoubliable animateur et créateur de programmes et de divertissements, de faire des prodiges avec des moyens limités, accompagnant avec panache un média dont la mort était sans cesse annoncée.
Si Télé Liban reprend vie aujourd’hui, nul n’est dupe que cela prendra du temps. Mais si elle mérite sa désignation parmi les porteurs de la Mémoire du monde de l’Unesco, c’est qu’elle incarne tout ce qui au Liban faisait cohésion, connivence et culture commune.


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A moins de dix ans je servait comme remote control à ma famille pour sauter du canal sabaa à la hdaash... pour ne pas louper les soirées de samira toufic ou sabah à piscine aaley... le bon vieux temps, vous dites? C'était bien le seul bon temps, celui de l'innocence
15 h 48, le 17 janvier 2026