Une éphémère rébellion comme on en a vu tant en Iran, ou alors une révolution en règle ?
Sans trop s’attarder sur le bilan humain de l’impitoyable répression qui s’abat rituellement sur de tels soulèvements, bien des politologues souligneront que pour accéder à la respectabilité et à la dignité révolutionnaires, tout élan populaire doit, par son ampleur et ses objectifs, commencer par sortir du triste et stérile ordinaire. C’est nettement le cas aujourd’hui. Sans précédent en nombre et en étendue sont en effet les démonstrations, et bien chétives sont en comparaison les contre-manifestations orchestrées par les autorités ; de surcroît, ce n’est plus des réformes que réclament les foules, mais la chute du régime.
C’est énorme, mais pas encore assez, insisteront d’aucuns. Car un phénomène aussi exceptionnel qu’une révolution est également tenu de se doter d’une figure de proue. D’un symbole de chair et d’os. D’un chef capable de rassembler sous son pavillon tous les mécontents : dans le cas de l’Iran, laïcs et islamistes modérés, démocrates et nostalgiques de l’ère impériale ; mais aussi, en sus des Persans de souche formant un peu plus de la moitié de la population, Azéris, Kurdes, Turkmènes et autres minorités ethniques, culturelles et même linguistiques. À défaut d’un tel leader, il est certes courant de voir une direction collégiale, une junte par exemple, surfer sur les manifestations pour s’emparer du pouvoir ; cela jusqu’au jour où un officier plus ambitieux et habile que les autres fera le vide autour de lui. Car quand la démocratie manque au tableau, la révolution a vite fait, surtout en Orient, de dévorer ses propres enfants.
Après les politologues, parole dès lors aux stratèges. Pour indéniablement authentique que soit le présent et héroïque sursaut populaire, la crise déborde largement de son cadre interne. Elle est même de dimension internationale. Donald Trump a menacé d’intervenir, et l’Iran a annoncé qu’il ripostera en ciblant Israël et les bases américaines de la région. Mais tout doux, une négociation est en préparation entre Washington et Téhéran, comme officiellement annoncé lundi dans les deux capitales. Car si le bouillant président des États-Unis a demandé au Pentagone de lui présenter des plans d’attaque, il doit se douter que même considérablement affaiblie, la République islamique n’est pas le Venezuela ; on a sans doute dû lui rappeler qu’en 1980, une opération de commandos US tournant au désastre dans le désert iranien a coûté sa réélection à son lointain prédécesseur Jimmy Carter.
Nombre d’experts en déduisent qu’avant de se décider à lancer ses super-bombardiers ou ses marines, rangers et force Delta au prix d’un embrasement régional, l’Amérique va stimuler les activités de ce redoutable instrument de déstabilisation qu’est la CIA, probablement aidée par le Mossad israélien. Des cyberattaques sont également en chantier pour parer à la coupure d’internet, ce qui permettrait une meilleure coordination entre manifestations urbaines et un décompte plus précis des morts.
Toujours est-il que Trump ne renonce pas pour autant à son rôle de faiseur et défaiseur de rois (et même de reines, puisqu’il entend arbitrer le duel opposant la présidente intérimaire Rodriguez et l’opposante en exil nobélisée Machado !). Pour ce qui est de l’Iran, le chef de la Maison-Blanche en est encore à passer en revue ses poulains éventuels. Il se refuse toutefois, pour le moment, à parrainer ou même à rencontrer Reza Pahlavi, fils du chah renversé par la révolution islamique en 1979. Si d’aventure ce dernier venait à remporter la palme, ce serait là un de ces retours de flamme dont l’histoire a le secret. Car soucieux de s’épargner les représailles des mollahs, l’Oncle Sam avait froidement refusé d’accorder asile à l’allié déchu ; exilé, gravement malade, c’est en Égypte que l’ancien empereur en cavale était allé finir ses jours…
Quant aux éventuelles relèves du dedans, elles semblent encore des plus aléatoires, tant le système iranien a su se prémunir contre tout risque de coup d’État. Strictement assignée à la défense du territoire, l’armée de métier n’a aucune influence politique ; elle est aux ordres du pouvoir exécutif, lui-même à la botte du guide suprême. Avec moitié moins d’effectifs mais puissamment secondés par la pléthorique milice des bassidjis, les gardiens de la révolution ont, eux, un accès direct à Khamenei. Vouée à la protection non pas tant de l’État que du régime, cette garde prétorienne contrôle de larges secteurs de l’économie mais aussi les arsenaux de missiles balistiques et de drones, et c’est encore elle qui se charge d’exporter à tout vent l’idéologie maison.
C’est dire à quel point peuvent paraître fantasques, tirés par les poils de la barbe, les scénarios imaginés en plus d’un état-major ou service de renseignements. En cherchant bien, pensent ainsi certains, il doit forcément se trouver au sein de la troupe régulière, pourtant objet de purges régulières, un quarteron de généraux ruminant leur frustration et attendant leur heure. Dans le cadre d’un hypothétique et tortueux compromis, et comme le rapporte le très sérieux site américain Politico, est également évoquée une auto-amputation à laquelle se résoudraient, s’ils y étaient acculés, les pasdaran, en offrant en pâture au peuple quelques-unes de leurs figures les plus marquées.
Par les soins de Trump et des fanatiques de Téhéran, les contes des Mille et Une Nuits viennent de s’enrichir d’un stupéfiant thème de politique-fiction. Aladin a initié un gigantesque et prometteur brasier à l’instant même où il allumait sa lampe merveilleuse ; mais le bon djinn se fait attendre pour en surgir.

