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Nos lecteurs ont la parole

Noël au Liban : la fête sous les décombres

Noël au Liban n’est jamais une simple fête. C’est une scène. Un décor fragile dressé contre l’effondrement. Cette année encore, je m’y suis retrouvée, portée par la lumière tiède des guirlandes suspendues au-dessus de rues fatiguées, par les sapins artificiels plantés dans des villes privées d’électricité, par des chants qui tentent d’étouffer le bruit sourd de la corruption et de l’abandon.

Et pourtant, j’étais heureuse. Profondément heureuse.

Il y a quelque chose d’indéfinissable dans ces festivités libanaises : une obstination presque indécente à célébrer la vie alors que tout conspire à la rendre impossible. À Beyrouth, les décorations brillent devant des immeubles encore blessés par l’explosion du port. À Tripoli, les places s’illuminent, tandis que les familles peinent à remplir leurs tables. À Jounieh, les feux d’artifice éclatent au-dessus d’une mer qui a tout vu, tout absorbé, sans jamais juger.

Ce paradoxe est le Liban.

Et cette année, à ce paradoxe s’est ajoutée la guerre récente, revenue rappeler au Liban sa vulnérabilité chronique. Une guerre qui ne s’impose pas toujours par le fracas immédiat des bombes, mais par une tension diffuse, par la peur rentrée, par l’attente. Dans certaines régions, les fêtes se sont célébrées sous l’ombre de frappes possibles, de déplacements, de nuits sans sommeil. La mémoire collective, déjà saturée de conflits passés, s’est brutalement réactivée. Noël, cette fois, portait aussi le poids d’une inquiétude ancienne : celle d’un pays qui n’a jamais le luxe de la paix durable, et qui apprend à fêter même lorsque l’avenir se fait menaçant.

Je me souviens du pays de mon enfance, ce Liban qui ressemblait à un paradis méditerranéen : insouciant, vibrant, excessivement vivant. Aujourd’hui, la fête a un goût différent. Elle est plus lente, plus grave. Elle porte le poids de la faillite économique, de la livre effondrée, des banques qui ont volé l’épargne des gens, des gouvernements successifs qui ont normalisé l’impunité. Noël se célèbre désormais avec la conscience aiguë de ce qui a été perdu.

Et pourtant, personne ne renonce.

On décore quand même. On chante quand même. On se souhaite la nouvelle année quand même, même après le 17 octobre 2019, même après le 4 août 2020, même après les files d’attente devant les stations-service, même après les hôpitaux à bout de souffle, même après les départs forcés, l’exil, la fatigue morale.

Ce qui me frappe toujours, c’est cette capacité libanaise à tenir deux vérités à la fois : la douleur et la joie, la colère et la tendresse, la lucidité politique et l’amour viscéral du pays. Le Liban est devenu un espace de contradictions permanentes, où l’on danse au bord du gouffre sans jamais tomber tout à fait.

Je porte le Liban dans mon cœur partout où je vais. Non pas comme une nostalgie figée, mais comme une blessure vivante, une langue intérieure, une manière d’aimer et de résister. Être au Liban pendant Noël et le jour de l’An, c’est comprendre que la fête n’est pas une illusion : c’est un acte de survie, presque un geste politique.

Dans un pays où la corruption a défiguré l’État, le peuple continue de créer du sens, de la beauté, de la chaleur humaine. Les décorations sont peut-être tièdes, parfois maladroites, parfois excessives, mais elles disent une chose essentielle : le Liban refuse de mourir.

Et tant qu’il y aura une lumière allumée, même vacillante, tant qu’il y aura une table partagée, un rire arraché au chaos, un chant de Noël dans une rue abîmée, le Liban restera ce paradoxe magnifique et douloureux que je continuerai d’aimer envers et contre tout.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Noël au Liban n’est jamais une simple fête. C’est une scène. Un décor fragile dressé contre l’effondrement. Cette année encore, je m’y suis retrouvée, portée par la lumière tiède des guirlandes suspendues au-dessus de rues fatiguées, par les sapins artificiels plantés dans des villes privées d’électricité, par des chants qui tentent d’étouffer le bruit sourd de la corruption et de l’abandon.Et pourtant, j’étais heureuse. Profondément heureuse.Il y a quelque chose d’indéfinissable dans ces festivités libanaises : une obstination presque indécente à célébrer la vie alors que tout conspire à la rendre impossible. À Beyrouth, les décorations brillent devant des immeubles encore blessés par l’explosion du port. À Tripoli, les places s’illuminent, tandis que les familles peinent à...
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