Feyrouz entourée de ses deux fils, Ziad Rahbani et Hali Rahbani. Photographie non datée. Crédit ANI
Deux cercueils, deux frères qui partent à quelques mois d’intervalle, aucune mère, eût-elle 90 ans, ne devrait vivre une telle douleur. Avec le départ de Hali après Ziad, il ne reste à Feyrouz de ses quatre enfants que sa « petite » dernière, Rima. Layal, la troisième, avait été emportée par un AVC à 28 ans, en 1988.
En 1958, Feyrouz n’a que 23 ans quand Hali vient au monde, deux ans après Ziad. L’été précédent, sous l’exigeant mentorat des Rahbani, mari et beau-frère, elle avait triomphé pour la première fois au Festival de Baalbeck et son étoile montait au firmament de la chanson arabe. Très vite, la joie d’accueillir l’enfant s’était muée en angoisse. Lourdement handicapé des suites d’une méningite infantile, Hali n’est pas seulement quasi tétraplégique : il accuse un retard mental compliqué par la cécité et la surdité. C’est pourtant la plus tendre des familles qui l’entoure et s’organise autour de sa vie silencieuse, comme en témoignent des photographies d’archives montrant Feyrouz entourée des siens. Quelle a pu être cette période de la vie de la future diva, si jeune et en plein élan, travaillant d’arrache-pied pour faire aboutir le projet rahbanien dont elle est le principal enjeu, et tout à coup frappée par une fatalité qui l’écartèle entre son destin d’artiste et son instinct de mère ? Certes, l’enfant sera confié à des nounous, des soignants, mais Ziad qui l’observait dès l’enfance remarquait à quel point il était sensible à son environnement. Hali, confie son frère, exprimait comme il le pouvait son désir d’être installé devant une fenêtre entrouverte où flottait un rideau. Toujours selon Ziad, Rima se chargeait de ce rituel qui consistait à placer son fauteuil devant ce spectacle mystérieux qui lui faisait tant plaisir. Car malgré quelques hospitalisations en milieu spécialisé, Hali vivait le plus souvent avec sa mère. « Il adore les femmes et affiche ses préférences parmi les infirmières ou gouvernantes qui s’occupent de lui », s’amuse encore Ziad.
Dans cette famille où chacun se doit de développer un talent et jouer son rôle, Hali est exempté de performances. Il est ce candide autour duquel la vie s’organise et à qui il n’est demandé que d’exister. « Un visage qui ne fut ni celui d’un homme d’État ni celui d’un philosophe, mais simplement qui fut aimé », écrivait Marguerite Yourcenar à propos d’Antinoüs. Hali fut ainsi. Aimé, mais est-ce lui rendre justice que de résumer sa vie à ce réceptacle passif – et peut-être encombrant ? Hali était certes un souci, mais n’était-il pas aussi ce tendre feu qui se consumait en Feyrouz, modulait sa voix, lui arrachait ses nuances les plus poignantes, les plus humaines ? N’était-il pas sa raison de vivre, de s’accrocher quand tout s’effondrait, de travailler sans cesse pour qu’il ne manque de rien ? N’était-il pas pour Ziad cette source intarissable d’ironie, d’observation lucide des absurdités et des mesquineries du monde, d’empathie, de sagesse en un mot ? Hali est parti en silence, avec son silence, mais sa présence en creux n’a jamais été absence. Sans lui, il aurait sans doute manqué, à Ziad comme à Feyrouz, une part de leur génie.



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"..sa présence en creux n’a jamais été absence. .." Merci Fifi pour ce beau texte . Quant à Feyrouz, cette reine qui a été éprouvée par tant de tragedies ... nous n'avons plus de mots pour lui dire notre immense respect...
04 h 57, le 09 janvier 2026