L’attaque au Venezuela et la capture du président Nicolas Maduro par l’armée américaine pour le conduire de force devant un tribunal des États-Unis où il est censé répondre de chefs d’inculpation émis à son encontre par une juridiction étrangère à son pays changent-elles véritablement la donne dans les relations internationales en ce début d’année 2026 ? Pour beaucoup, la réponse est oui tant il est peu commun, même à notre époque, d’assister à un événement de cette nature. Des affaires géopolitiques menées aussi rondement, avec autant de désinvolture et sans se donner la peine de forger ne serait-ce qu’une façade de justification juridique convaincante, il y en a très peu eu dans l’histoire, à plus forte raison contemporaine. De là à affirmer que nous sommes entrés dans un nouvel ordre mondial, reposant essentiellement sur la force brutale, en contradiction totale avec un ordre précédent soudainement idéalisé et considéré en phase avec le droit international, il y a un pas considérable que nous devrions nous garder de franchir.
Fondamentalement, rien n’a changé : depuis la nuit des temps, les éléments de la puissance militaire, politique, économique, financière, culturelle, scientifique, etc. permettent à leurs détenteurs de dominer le monde. Ils le permettront toujours. Ce qui peut changer d’une époque à l’autre, c’est l’habillage qu’on donne à cette domination. Cela ne signifie guère que le droit international n’existe pas ou qu’il n’a pas vocation à se développer. Mais il existe et évolue toujours à l’ombre de cette règle d’or qu’est l’inégalité qui règne entre les nations de la terre et entre les hommes. Il est même façonné à la lumière de ces inégalités, et quand ce n’est pas le cas, il tombe à plat.
Un exemple clair et facile de ce qui précède réside dans la structure de l’organisation des Nations unies. Le Conseil de sécurité y est composé de quinze États membres dont cinq sont permanents et disposant, de surcroît, d’un droit de veto. Cette configuration inégale est conforme à la réalité du monde, du moins à un moment donné de l’histoire. En face, l’Assemblée générale, qui regroupe la quasi-totalité des nations de la terre, est, elle, fondée sur l’égalité parfaite entre ses membres. Cela signifie que les États-Unis, la Russie ou encore la Chine y ont le même poids que le Vanuatu, Tonga ou Antigua-et-Barbuda. Mais, justement, les décisions et textes émis par cette assemblée-là n’ont pratiquement aucun poids par rapport à ceux du Conseil de sécurité. D’où quasiment l’inutilité de cette structure bavarde et dispendieuse dont Charles de Gaulle se gaussait copieusement. Le grand homme d’État français, qui disait le « machin » en parlant des Nations unies, considérait d’ailleurs que les affaires du monde devaient être gérées exclusivement par les « quatre grands », c’est-à-dire les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’URSS. S’il y a donc un droit international, c’est essentiellement de l’accord entre ces quatre puissances-là qu’il procède et de rien d’autre. Du coup, quelle peut être la différence entre le monde de de Gaulle et celui de Donald Trump ? Il y en a certes une, mais elle est purement formelle : le sentiment de grandeur émanant du premier face à la vulgarité du second.
L’ordre mis en place par les vainqueurs de 1945, notamment du côté occidental, se voulait certes promoteur du droit. En réalité, c’est l’équilibre de la dissuasion nucléaire entre les deux camps en présence qui allait régir la planète, chacun se permettant toutefois, à l’intérieur de son espace, de rappeler à l’ordre ses « brebis galeuses ». Exemples : le Chili d’un côté, la Hongrie puis la Tchécoslovaquie de l’autre. Pourtant, cet état de fait n’a pas empêché le droit international de se développer, pendant et après la Guerre froide. Droits de l’homme, devoir d’ingérence humanitaire, gestion des conflits armés, droits des réfugiés, etc., les textes fleurissent, mais les bras armés pour les mettre en œuvre manquent de plus en plus à l’appel. Car ce n’est pas le droit qui recule, ce sont les démocraties qui sont à la peine. Et sans les démocraties, qui va porter le droit dans notre monde d’aujourd’hui ?
Le voilà, le vrai mal de notre temps. Les populismes de droite et de gauche qui rongent les valeurs démocratiques de l’Occident et les dénaturent sont l’adversaire à combattre. Mais comment y arriver si les démocraties ne parviennent pas à inverser la courbe de leur affaiblissement et, au niveau sociétal, à arrêter les dérives du progressisme écervelé qui ont envahi une partie des élites bien-pensantes et provoqué cette réaction en masse parmi les couches populaires et moins éduquées ?
Donald Trump et Nicolas Maduro sont tous deux issus de modèles populistes, certes antagonistes. Ainsi, le droitisme simpliste et caricatural du premier n’est peut-être pas radicalement différent du gauchisme de pacotille du second. Il reste que cela ne doit en aucun cas dissimuler la bonne nouvelle que constitue pour de nombreux Vénézuéliens, mais aussi pour une grande partie de la planète, la chute de ce dictateur. Voilà un dirigeant qui, à la suite de son prédécesseur et modèle, Hugo Chavez, a voulu prétendument combattre les inégalités dans son pays potentiellement ultrariche, en mettant tout le monde d’accord dans la pauvreté… sauf naturellement les amis du régime. Toujours est-il que du point de vue du droit international, l’opération qui a mené à sa chute est illégale. Cela doit être dit et redit. La réjouissance ne doit pas exclure le constat de l’illégalité et vice versa.
Et puis, vue du Liban, cette chute est doublement réjouissante dans la mesure où elle affaiblit encore davantage un « axe de la résistance » appliqué depuis des décennies à démanteler toutes les forces vives du pays du Cèdre.


Et le dictateur du bureau ovale ?
21 h 22, le 06 janvier 2026