Photo tirée du compte @oldbeiruthlebanon
C’est un vaste appartement de Beyrouth où la vie s’est rétrécie avec le temps jusqu’à ne plus en occuper qu’une ou deux pièces. Un vaste appartement familial qui fut un temps, longtemps, rythmé par des pleurs de bébés, des rires d’enfants, des disputes d’adolescents, des portes claquées, des musiques à tue-tête, des chahuts d’anniversaires et de fêtes, des tintements de verres et d’assiettes, mais que le silence recouvre aujourd’hui entièrement. L’un après l’autre, leurs enfants étaient partis, et avec chacun de ces départs, l’absence avait pris un peu plus d’espace puis avait tout envahi. Un vaste appartement à la fois déserté par son passé et habité par ses souvenirs, où vit un couple de parents libanais dans la lassitude et la solitude.
Depuis que leurs enfants ne sont plus là, puis depuis la crise, ils ne s’aventurent plus au-delà du périmètre restreint de leur chambre, la cuisine et la salle de séjour. Dès l’heure du coucher, tout le reste de ce vaste appartement reste plongé dans le noir. Les lampadaires du salon qui ne désemplissait pas ne s’allument plus ou à peine, le service Christofle en argenterie dort dans ses housses en flanelle de coton, les nappes brodées flétrissent au fond d’une armoire, les chambres des enfants sont devenues des no man’s lands et le piano s’est tu. Toute l’année, voilà à quoi ressemble ce vaste appartement qu’un couple de parents libanais partage avec les fantômes d’un passé qu’ils n’ont pas vu foutre le camp.
La vie qui revient
Toute l’année, c’est cela, un vaste appartement qui vivote parce que les enfants ne sont plus là. Et pourtant, cette année comme toutes celles qui se sont écoulées depuis que les petits ont déserté le nid, quelque chose se produit avec la venue de décembre. Une magie ou peut-être un mystère. Ils reviennent bientôt, et avec eux, la vie revient. Elle ressurgit de nulle part. Soudain, le couple de parents remplace les ampoules du salon qui toute l’année baigne dans l’obscurité. Soudain, on dépoussière le piano qui bientôt, sous les mains des enfants revenus, retrouvera sa voix et sa musique. Soudain, on grimpe sur une échelle pour ressortir de leur oubli les nappes brodées et les guirlandes qui ont résisté au passage du temps et des tempêtes. Soudain, on réveille les chambres des enfants et on rhabille leurs lits avec ces draps qui abritent les secrets de leurs nuits d’enfants. Soudain, on réveille la cuisine et les fourneaux, et on ramène l’odeur des plats qu’ils aiment et dont ils rêvent toute l’année dans leurs villes d’exil. Soudain, on redécore ce salon où ils ont appris à marcher et on remplit les bonbonnières avec les mêmes chocolats et marrons glacés dont seul le goût est un repère, un réconfort, un retour au temps où ils étaient là. Soudain, on retrouve la force de déployer ce sapin encore intact et dont chacun des ornements est une sentinelle du passé. Soudain, on astique le service Christofle en argenterie qui nous rappelle que ces fêtes et ces anniversaires et tous ces moments ont bel et bien existé.
Soudain, on rallume l’enceinte d’où s’échappent les mêmes chants désuets de Noël au rythme desquels les enfants dansaient dans leurs pyjamas en velours en déchirant les emballages de leurs cadeaux. Soudain, cette mère retrouve l’envie de s’habiller et remettre à ses doigts des bijoux oubliés. Soudain, ce père est pris par l’élan d’ériger cette même crèche qui faisait immanquablement briller les yeux des enfants. Soudain, on remet les serviettes brodées dans les salles de bains, on fait le plein d’essence dans les voitures, on achète des petits-fours, on encombre le frigo même en sachant que les enfants finiront par ne rien manger et on prépare des enveloppes de livres libanaises pour les petites dépenses de ces expatriés qui ne comprennent toujours rien au casse-tête du taux de change. Soudain, ce couple de parents libanais sort par on ne sait quel pouvoir de leur lassitude et leur solitude. Et, soudain, ce vaste appartement revit.
Les promesses de décembre
Dans le fond, ce couple de parents et cet appartement trop grand pour leur solitude sont le parfait reflet du Liban qui, chaque année invariablement, émerge de son état comateux avec l’arrivée de décembre. Les enfants partis reviennent en coup de vent, très vite, mais rien que leur retour et ces deux semaines passées ici suffisent à refaire vivre le pays. Ils reviennent, ils sont là, et seule leur présence, seul leur bonheur de retrouver une partie d’eux-mêmes laissée ici font l’effet d’un miracle. Leurs yeux brillent de la même lumière, comme à l’enfance, en redécouvrant la crèche et le sapin qui n’ont pas vieilli. Ils s’extasient à l’idée de dormir dans leur lit d’enfant dont ils n’ont plus jamais retrouvé la chaleur et l’odeur. Ils plissent les yeux de bonheur en se réveillant avec l’odeur de ces plats revenus de leur enfance et dont ils rêvent là-bas, dans leurs villes et leurs vies d’emprunt. Ils ont les poils qui se hérissent en retrouvant, au coin de leur rue ou dans leurs endroits préférés, ces visages qui les attendent et protègent leur mémoire. Ils ont le visage, les yeux et le teint qui s’illuminent par la seule force d’une odeur, d’une saveur, d’une peau ou d’un paysage ressurgi d’avant. Revenant pourtant de là où tout marche et fonctionne, ils continuent quand même de jurer que rien ne vaudra ce pays détraqué et cassé. Ils reviennent pour deux semaines à peine, mais seulement ça, ce moment qui passe en un claquement de doigts, est une promesse. C’est tout ce qu’il faut pour que ces appartements, ces parents et ce pays revivent et restent…



@ l'olj. Il doit y avoir un push et un pull dans l'analyse du retour au pays de la diaspora libanaise. Le pull est évident : retrouvailles familiales, ambiance etc. Le push est plus complexe. D'ailleurs quand on voit les autres diasporas, les motivations sont les memes ce qui prouve que les flux sont dus aussi aux conditions de vie dans les pays d'expatriation et les difficultés pareilles (prix des billet en haute saison, saturation des lieux d'acceuil...)
12 h 50, le 01 janvier 2026