Des membres des scouts de l’imam Mehdi se rassemblant à la Cité sportive de Beyrouth pour les commémorations de l’assassinat de l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le 12 octobre 2025. Photo d’archives L’Orient-Le Jour
Cela fait trente-cinq ans que la communauté chiite libanaise est installée dans une exceptionnalité dont elle se rend elle-même peu compte. La fin de la guerre civile libanaise a cimenté un protectorat syrien sur l’ensemble du pays, qui n’était que partiel jusque-là. La proximité de telle ou telle communauté, ou de tel ou tel parti politique avec le pouvoir syrien s’exprimait par une bienveillance du chef d’orchestre syrien, qui réglait la partition libanaise selon ses désirs et ses intérêts. Celui-ci avait soin de ne pas trop privilégier l’une des parties au détriment des autres, gardant ainsi ses capacités de manipulation des uns contre les autres et asseyant son hégémonie sur les divisions internes du pays. Une exception notable fut le Hezbollah, qui avait été exclu du désarmement de l’ensemble des autres milices libanaises et que le pouvoir syrien utilisait comme agent de déstabilisation des politiques américaine ou israélienne lorsque celles-ci allaient trop à l’encontre de ses intérêts.
La guérilla menée par le Hezbollah pour la libération du Sud, et aboutissant au retrait israélien en l’an 2000, a renforcé la stature du mouvement, et surtout celle de son chef, Hassan Nasrallah, en faisant de lui une icône du monde arabe et musulman. Le retrait syrien, après l’assassinat du Premier ministre Hariri en 2005, attribué au Hezbollah lui-même, n’a fait, paradoxalement, qu’accroître le poids et l’influence de la communauté chiite dans son ensemble, celle-ci s’étant déterminée à se faire représenter de manière indéfectiblement unie par le tandem du Hezbollah et d’Amal. Le retrait syrien n’a aucunement handicapé le Hezbollah qui, un an après ce retrait, se lançait dans une guerre contre Israël. Cette guerre, très meurtrière du côté libanais, a été déclarée « victoire divine ». Elle a magnifié la stature de Nasrallah, qui, depuis, s’est imposé comme un leader régional et mondial de première importance. De 2006 à 2025, le Hezb n’a cessé de s’armer et de consolider son emprise sur l’État libanais, aboutissant, grâce à son fâ’id al-quwwa (surabondance de sa puissance), à un statut hégémonique sur la scène libanaise. Cette emprise a eu pour effet secondaire la remilitarisation du parti Amal qui, comme auxiliaire de la muqawama de son cadet, s’est arrogé ce privilège. L’évolution a ainsi mené à son terme une exceptionnalité chiite qui prenait corps dans une suprématie armée totale, dont les corollaires politiques ne se sont pas longtemps fait attendre : un droit de veto communautaire chiite (le tiers de blocage), installé au gouvernement, et une présidence du Parlement devenue de facto le premier pouvoir dans l’État.
Déséquilibre suprémaciste
Une étude de sociologie politique des rapports de pouvoir dans l’État libanais pourrait facilement montrer le déséquilibre suprémaciste jouant en faveur de la communauté chiite dans tous les domaines. Le Hezbollah a développé, dans les décennies que nous éclairons ici, une politique de constriction lente de l’entité libanaise, en évitant des affrontements armés qui auraient eu un coût politique assez élevé pour lui. L’intimidation armée et la corruption des élites politiques des autres communautés libanaises lui ont permis de pénétrer ces communautés sans exception et d’y acquérir des alliés influents, ou même dominants. Le aounisme chrétien lui a pavé la voie d’une emprise sans conteste en lui cédant les pièces centrales de la souveraineté libanaise en échange de postes politiques, vidés de leur signification par ce troc même. Parallèlement, le courant dominant politique chiite, représenté par Amal et son président, Nabih Berry, s’est doté d’un clientélisme décomplexé, distribuant à tour de bras à sa communauté toutes sortes d’emplois publics.
Élargissons la perspective et regardons, sur le plan sociologique général, l’évolution de la communauté chiite libanaise au cours de cette période couvrant plus d’une génération (1990-2025), et qui n’est pas moins longue que celle allant de l’indépendance au début de la guerre civile (1943-1975). Nous pouvons sans difficulté reconnaître les progrès accomplis par une communauté que l’on qualifiait avant la guerre civile de déshéritée, vers une intégration non seulement égale à celle des autres communautés, mais vers une supériorité politique, économique et culturelle. L’émigration chiite vers les pays d’Afrique de l’Ouest a conduit à un enrichissement considérable de familles et de milieux entiers de la communauté. Les dotations massives de l’État pour la construction et la reconstruction du Sud ont permis de rendre riche et prospère une région auparavant connue comme délaissée et sans avenir. Le renouveau éducatif consécutif à la fin de la guerre civile, qui a vu le Liban revenir progressivement à un niveau décent d’éducation primaire, secondaire et supérieure, a également fortement favorisé la communauté chiite, tant par l’implantation géographique des établissements que par l’intérêt propre des jeunes générations chiites pour l’éducation et ses promesses d’ascension sociale et d’ouverture sur le monde.
Au-delà de toutes ces évolutions qui, grosso modo, favorisent l’émergence, l’extension et la consolidation d’une classe moyenne au sein de la communauté chiite, une place doit être faite, dans ce relevé sociologique rapide, aux influx de ce que les économistes appellent les « capitaux politiques », provenant de puissances régionales et distribués à leurs clients ou proxys locaux. Le principal influx est ici le financement massif du Hezbollah, ainsi que du milieu qui lui fournit ses adhérents, ses combattants et ses réseaux d’assistance, par la République islamique d’Iran. L’ordre de grandeur et la constance de cet influx sont tout à fait impressionnants à travers les décennies – ils font pâlir tout ce que les autres acteurs régionaux peuvent consentir à leurs alliés locaux. De plus, l’économie illicite de production et de vente de la drogue au Moyen-Orient et au-delà, celle des relais de la cash economy installée depuis la crise financière de 2019, et enfin celle du blanchiment de l’argent venu d’Afrique ou d’Europe, toutes ces économies se situent très probablement à l’intérieur du périmètre du business hezbollahi et chiite, au sens large du terme, et participent à l’accroissement ou au maintien, en période de crise, de son enrichissement.
Cette revue rapide de la trajectoire d’évolution sociologique de la communauté chiite libanaise met en évidence deux faits corrélés, dont l’un est hautement bienvenu, tandis que l’autre est, on ne peut plus problématique : le premier est le rattrapage accéléré, voire le dépassement notoire, par la communauté chiite, du niveau d’intégration économique et sociale des autres communautés libanaises ; le second est la conjonction de cette évolution, que tous les Libanais saluent, avec la montée en puissance d’un suprémacisme à la fois militaire (Hezbollah) et milicien (Amal), politique et institutionnel (excès de pouvoir de la présidence de la Chambre), économique et para-économique (corruption et trafics illégaux). Le problème de ce suprémacisme n’est pas seulement qu’il est négateur et destructeur de l’entité libanaise, mais qu’il tend à s’essentialiser en affirmant fortement une exceptionnalité chiite quasi messianique, qu’il relie à son déshéritement originel. Ce déshéritement, même s’il a été dépassé depuis longtemps, continue à alimenter l’image que la communauté chiite se fait d’elle-même. En s’associant à des motifs martyrologiques profondément ancrés dans la psyché collective chiite, il nourrit les fantasmes d’une domination armée coessentielle à l’être-chiite comme tel.
Trois victimités
Nous avons, dès lors, très clairement un « problème chiite » au Liban. Et nous – j’entends par là l’ensemble des communautés libanaises, ainsi qu’une partie de la communauté chiite elle-même – ne savons pas quoi en faire. Tant que le chiisme libanais continuera à entremêler ses différentes exceptionnalités pour consolider, en définitive, un suprémacisme d’essence que l’État ne peut satisfaire que par les privilèges communautaires les plus exorbitants, il paralysera les autres communautés et les maintiendra dans un état de qui-vive dont aucune politique raisonnable ne peut découler. Le Liban ne peut vivre avec l’exceptionnalité, ni symbolique ni réelle, d’aucune de ses communautés, surtout lorsqu’elle ne réclame rien de moins qu’une mainmise sur l’État pour se satisfaire, et qu’elle ne conçoit pas de céder sur son armement consubstantiel, alors que toutes les autres communautés sont désarmées.
Le grand problème de l’exceptionnalité chiite est qu’elle se réfère à trois formes de victimité qui, précisément, n’étaient plus fondées entre-temps : le déshéritement, la charge de la résistance et la dévastation du Sud. Jusqu’à la guerre de novembre 2024, la communauté chiite se trouvait, comme nous venons de le décrire, au zénith de sa puissance. Le déshéritement subsistait dans le souvenir des familles dont les grands-parents d’aujourd’hui l’ont connu, puis très peu, voire pas du tout, les parents et les petits-enfants. La résistance servait de prétexte au surarmement et ne s’exerçait plus nulle part, aucune raison de faire la guerre à Israël ne pouvant être trouvée du côté libanais (les fermes de Chebaa faisant partie des artifices de légitimation de la poursuite d’une résistance sans fin). Le Sud était florissant, et la diaspora chiite y investissait activement, contribuant à l’installation d’une dynamique de développement interne.
Le problème s’aiguise sérieusement, voire dangereusement, lorsqu’on y ajoute l’élément d’une attribution de la faute de ces victimités aux autres communautés libanaises. Le déshéritement a été attribué à une négligence quasi volontaire de l’État, présenté comme incapable de développer le Sud à l’image des autres régions libanaises. La prise en charge de la résistance a également été attribuée à l’absence de l’État et de son armée dans le Sud. La dévastation du Sud au cours de la dernière guerre du isnâd appelle une reconstruction que le parti de la Résistance réclame aujourd’hui à l’État.
On oublie, pour la première accusation, un théorème de sociologie libanaise – établi par l’école consociativiste – qui montre que la constitution du Grand Liban autour du noyau du Mont-Liban a procédé par l’adjonction de régions et de communautés périphériques qui n’avaient pas connu le développement économique, social et culturel du Mont-Liban aux XVIIIe et XIXe siècles. Le Akkar, le Sud et le Hermel n’ont pas été touchés par l’abolition progressive de la féodalité, ni par la formation d’une classe moyenne porteuse du progrès politique qui a permis l’avancée du Mont-Liban vers la modernité. Ce retard développemental n’est la faute de personne, sinon celle des écarts de temporalités politiques bien connus dans un grand nombre de sociétés. Les carences de l’État libanais ne se sont pas fait sentir uniquement dans ces régions périphériques, mais sur l’ensemble de son territoire. Là où l’État chéhabien s’est attelé à sa tâche développementiste, les régions périphériques ont été privilégiées, ce qui a permis, parfois contre la résistance des élites féodales de ces régions mêmes, de réduire l’écart avec le reste du pays.
On oublie, pour la deuxième accusation, que dès l’accord du Caire de 1969, l’État libanais n’est plus souverain sur son sol, et que le Sud, majoritairement chiite, devient un « Fateh-land », d’où des actions de résistance sont lancées contre Israël, avec les représailles qui s’ensuivent et la mise à feu et à sang de la région que l’on connaît. On sait également qu’après la libération de 2000, le déploiement de l’armée dans le Sud a été empêché par la Résistance elle-même, qui voulait conserver le contrôle exclusif de la région. Enfin, concernant la troisième accusation – celle de la dévastation actuelle du Sud –, l’État ainsi que les autres communautés libanaises n’y sont nullement impliqués. La guerre a été décidée souverainement par le Hezbollah, qui porte la responsabilité de ses conséquences. La population libanaise a réservé le meilleur accueil possible à la population chiite réfugiée dans ses régions durant les affrontements. Le mouvement de solidarité populaire a été impressionnant et admirable.
Le Liban ne peut se reconstruire après cette dernière guerre qu’avec une communauté chiite réintégrée et « normalisée » parmi les autres communautés libanaises. Il ne peut vivre avec une communauté survictimisée, nourrissant un écheveau de griefs contre ses partenaires et fondant sur eux la revendication d’un droit à l’exceptionnalité qui, de surcroît, ne se conçoit que comme intrinsèquement armée. Il faut qu’un dialogue intérieur soit engagé, non pas pour concevoir une stratégie défensive intégrant – ou non – des formations résistantes, mais pour que les communautés confrontent leurs différentes victimisations et se donnent ainsi l’occasion de les déconstruire, tant par le rappel des faits que par la dissipation des fantasmes d’un état d’urgence communautaire. Ce dialogue devrait prendre la forme d’un débat public que certains médias – pourquoi pas publics – pourraient accueillir et modérer. La formule libanaise du vivre-ensemble ne peut inclure un régime d’exception consenti à une communauté et lui garantissant un suprémacisme statutaire, insupportable pour les autres. Vivement le dénouement du « problème chiite » et la « normalisation » du chiisme libanais !
Philosophe, psychanalyste, chercheur au CNRS (EHESS Paris).


L'origine du problème est double: le Liban de l'indépendance a été construit sur 2 grandes religions et non pas trois ni une douzaine...Qui peut citer les noms des founding fathers libanais autres que Bechara el Khoury et Riad el Solh? Et aussi á la révolution islamique en Iran qui a créé un schisme dans la religion musulmane.
21 h 13, le 28 décembre 2025